Les prises de parole les plus marquantes de 2018

25 décembre 2018

 

Parce que la culture vibre au diapason de la société, voici quelques sujets qui ont marqué le paysage artistique au pays en 2018.

 

Une scène de SLĀV, produite par la compagnie Ex Machina de Robert Lepage. © Facebook, Ex-Machina, Elias-Djemil

 

Controverses sur l’appropriation culturelle

Le célèbre dramaturge Robert Lepage a été plongé dans la tourmente, et deux fois plutôt qu’une. Présentée au Théâtre du Nouveau Monde lors du Festival de jazz de Montréal, la production de sa compagnie Ex Machina SLĀV, basée sur des chants d’esclaves afro-africains, a soulevé l’ire de communautés noires, qui l’ont taxée d’appropriation culturelle, reprochant à ses créateurs blancs de s’approprier l’héritage noir, tout en dénonçant le manque d’artistes issus de ces communautés.

La controverse s’est peu après répétée avec Kanata, qui proposait une relecture de l’histoire des relations entre Autochtones et colonisateurs du Canada. Des membres des Premières Nations ont accusé la pièce de théâtre de mettre en scène des Autochtones, sans les Autochtones – aucun comédien nord-américain n’était d’ailleurs de la distribution. Ils se sont notamment dits « saturés d’entendre les autres raconter [leur] histoire ». Contrairement à SLĀV, qui a finalement été annulé, Kanata a pris l’affiche ce mois-ci à Paris.

Censure en art, représentativité de la société québécoise, appropriation historique ou culturelle… Le débat a fait rage, soulevant des questions telles que : Jusqu’à quel point l’art peut-il raconter l’histoire de l’autre sans l’inclure ni le solliciter? Quelles sont les limites du droit à l’expression artistique?

 

Présentée au Théâtre du Rideau Vert, la nouvelle mouture de la pièce Les fées ont soif, de Denise Boucher, a été mise en scène par Sophie Clément. © Théâtre du Rideau Vert, Jean-François Hamelin

 

L’équité hommes-femmes dans le milieu culturel

 « Ce ne sont pas des années de femmes que ça prend, c’est une programmation équitable chaque année. Ne fêtons pas l’exception, faisons-en la règle. »

– Alix Dufresne, cofondatrice de Femmes pour l’équité en théâtre, à Voir

 

Des musiciennes aux auteures, en passant par les metteuses en scène et les techniciennes de scène, les femmes travaillant dans le milieu culturel québécois continuent de dénoncer la prédominance de la gent masculine au sein de l’industrie. Des artistes femmes ont rappelé l’infantilisation ou la pénisplication (mecsplication ou mansplaining) dont elles font encore l’objet de la part de collègues masculins.

Du côté théâtral, l’organisation Femmes pour l’équité en théâtre (FET), créée en 2017 pour remédier au déséquilibre ambiant, écrivait dans un document que, « en 2016-2017, seulement 26 % des textes et 34 % des mises en scène présentés dans les théâtres de Montréal [étaient] l’œuvre de femmes. »

Manifestement ancré dans l’air du temps, le Théâtre du Rideau Vert a dévoilé une programmation 2018-2019 de mises en scène à 100 % féminines. Dans le Voir, Alix Dufresne, cofondatrice de la FET, a poussé la réflexion plus loin. « Ce ne sont pas des années de femmes que ça prend, c’est une programmation équitable chaque année. Ne fêtons pas l’exception, faisons-en la règle », affirmait-elle.

 

 

La place des femmes s’est justement retrouvée au cœur du Festival international du film de Toronto (TIFF), qui s’est engagé à offrir une programmation paritaire d’ici 2020 – cette année, le tiers des courts et longs métrages étaient réalisés par des femmes. Le rassemblement Share Her Journey, organisé en marge du TIFF en soutien aux réalisatrices et productrices, a mis l’accent sur l’iniquité des genres. Une question qu’a évoquée l’actrice américaine Frances McDormand lors de son discours à la cérémonie des Oscars, lançant un appel à la solidarité envers les femmes de l’industrie.

 

« L’égalité, nous n’y sommes pas. Les femmes ont du mal à trouver leur porte d’entrée sur un plateau de cinéma. »

Sandi Somers, cinéaste

 

 

« J’hyperventile un peu, mais si je m’écroule, relevez-moi, car j’ai des choses à dire. »

– Frances McDormand, actrice, dans ses remerciements aux Oscars

 

De la dénonciation de la place moindre réservée aux femmes découle la complexe et polarisante question des quotas en art et de la discrimination positive. Passage obligé afin de changer les mentalités ou discrimination inversée? Bénéfiques temporairement aux yeux de certains, acte de charité pour d’autres : le sujet des quotas imposés divise.

« C’est un mal nécessaire, croit pour sa part Alix Dufresne. Au moins pour quelques années, ne serait-ce que pour donner aux gens l’habitude de réfléchir à ce problème. » Rarissimes sont ceux qui défendent une mise en place temporaire de quotas par amour des quotas. L’industrie s’interroge assurément sur les façons d’équilibrer la situation, car la parité est loin d’être atteinte.

 

Le rappeur Jean-François Ruel, alias Yes Mccan, qui incarne un proxénète dans la série à succès Fugueuse, a quitté cette année le groupe acclamé Dead Obies. © Radio-Canada, Christian Côté

 

Le rap québécois prend sa place

Le rap et le hip-hop québécois ont certainement rallié les rangs de la musique grand public, avec la visibilité dont ont joui les Loud, Yes Mccan et autres Alaclair Ensemble. Ils sont invités sur le plateau de Tout le monde en parle, leurs chansons tournent sur les radios commerciales, leur talent rayonne à l’ADISQ depuis que, l’an passé, la catégorie de l’album hip-hop de l’année est passée de l’Autre Gala au gala principal, aux côtés des albums pop et adulte contemporain de l’année.

Cette poignée de rappeurs représente toutefois la pointe de l’iceberg d’une culture hip-hop québécoise foisonnante, aux nombreuses ramifications, comme le street rap, qui reflète l’univers de la rue avec son lot de violence, de criminalité et d’incarcération. Et de la vitrine dont profitent quelques élus surgissent les questionnements de la place ténue de la femme dans ce style musical et la « couleur » de ce rap plus consensuel, aussi plus blanc et moins politique.

 

Après avoir accusé le producteur Harvey Weinstein de viol, l’actrice italienne Asia Argento, figure de proue du mouvement #MoiAussi, a elle-même été accusée d’agression sexuelle sur Jimmy Bennett,  alors âgé de 17 ans. © Getty Images, Angela Weiss, Alberto E. Rodriguez

 

 

#MoiAussi, un an plus tard

En octobre, le mouvement de dénonciation #MeToo (#MoiAussi) célébrait son premier anniversaire. Dans la foulée des éveils de consciences sur le nombre ahurissant de victimes d’agressions et de harcèlement sexuels, le milieu du travail a dû revoir ses politiques en matière d’inconduite sexuelle. « La prévention du harcèlement a monté de plusieurs crans dans la liste des priorités des hauts dirigeants d’entreprises », a affirmé en entrevue à La Presse Marianne Plamondon, avocate spécialisée en droit du travail et présidente de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés.

L’industrie culturelle n’y a pas fait exception. Des blagues « de mononcle » aux méthodes phallocrates pour embaucher des comédiennes, bien des commentaires et comportements naguère tolérés ne le sont plus. Le réalisateur et auteur de la websérie En audition avec Simon, Simon Olivier Fecteau, en a fait foi en entrevue au Journal de Montréal. Dans un épisode sorti en 2010, à la mémorable phrase « J’ai frenché Julie LeBreton », ladite comédienne est convoquée en audition uniquement pour que le réalisateur puisse l’embrasser – un scénario qui ne franchirait probablement pas le cap de l’acceptabilité sociale aujourd’hui.

 

« L’humour a changé. L’arrivée du mouvement #MoiAussi a changé les choses. Ç’a aussi fait changer notre perception de certaines blagues, qui font beaucoup plus « mononcle » aujourd’hui. Ça nous force à réfléchir encore plus, à approcher cette nouvelle société d’une autre façon. »

– Simon Olivier Fecteau, réalisateur, scénariste et comédien, au Journal de Montréal

 

L’industrie s’adapte. En janvier, la Producers Guild of America (l’association des producteurs américains) dévoilait, dans la foulée de l’affaire Harvey Weinstein, à la source du mouvement #MoiAussi, ses Anti-Sexual Harassment Guidelines, de nouvelles lignes de conduite morales sur les plateaux de tournage et hors plateaux. Un producteur ne peut plus par exemple attribuer de rôles à des actrices en échange de faveurs sexuelles – mesure adoptée en réponse directe aux pratiques de distribution artistique du producteur hollywoodien disgracié.

Ces recommandations sont les bienvenues, a fait savoir le producteur Roger Frappier à On dira ce qu’on voudra, sur ICI Première, animée par Rebecca Makonnen. Ce dernier a convenu de désormais lire à haute voix la définition du harcèlement sexuel à ses équipes de plateaux, ce qu’il ne faisait pas avant, souhaitant ainsi que l’intolérance envers le harcèlement et les agressions entre dans les mœurs.

Infantilisantes, les lignes de conduite? C’est ce que croyait la comédienne Magalie Lépine-Blondeau, qui a dû changer son fusil d’épaule. « Je ne trouvais pas ça nécessaire. C’était probablement naïf de ma part : j’avais l’impression que, offrir un environnement de travail qui ne porte pas atteinte à la dignité humaine, c’était la base. Mais semble-t-il que non. Je me suis donc ravisée », a-t-elle dit en entrevue à On dira ce qu’on voudra.

Le mouvement s’est répercuté sur de grands festivals de cinéma. Le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, a tenu à déclarer aux journalistes que la Croisette condamne le harcèlement et « pense aux victimes ». Les festivaliers ont en outre reçu un numéro de téléphone afin de signaler tout comportement inapproprié.

Certes, le mouvement n’a pas que des alliés : une centaine de Françaises, dont l’actrice Catherine Deneuve, ont revendiqué en janvier la « liberté d’importuner » pour les hommes, au nom de la liberté sexuelle – des revendications provenant d’un pays où la parole féministe n’est pas aussi valorisée qu’au Québec.

 

« On a pris conscience qu’il y a beaucoup de choses qu’on acceptait et que, aujourd’hui, on se sent dans notre bon droit de dénoncer. Tout ça a trait au consentement, sur lequel on a fait une énorme pédagogie dans la dernière année. »

Pascale Navarro, essayiste féministe au Devoir

 

L’auteur-compositeur-interprète Hubert Lenoir, également membre du groupe The Seasons, a été sacré Révélation Radio-Canada 2018-2019 dans la catégorie chanson pour son album Darlène, nommé dans la courte liste du prix Polaris. © Radio-Canada, Pascale Fontaine

 

L’éclatement du genre en musique

Ce n’est pas que pour son prodigieux talent que l’irrévérencieux auteur-compositeur-interprète Hubert Lenoir a fait parler cette année, mais bien pour son apparence — au grand dam du principal intéressé, qui s’assume tel qu’il est, point final.

L’artiste de Québec se farde les paupières, se colore les lèvres, affiche un look androgyne, affectionne les talons et ne craint pas de porter une robe. L’avalanche de commentaires haineux et médisants que son affranchissement vestimentaire lui a attirés prouve que la question des normes genrées et de la binarité physique est toujours brûlante d’actualité.

Et il n’est pas le seul à s’être fait attaquer sur son apparence plus atypique… ainsi que sur son orientation sexuelle. Parlez-en à l’auteure-compositrice-interprète Safia Nolin, pour qui les pires insultes demeurent, au-delà du mépris sur son apparence, les insultes homophobes.

 

« Ok, fair enough, trouve-moi laide, écris-le, c’est méchant, c’est dégueulasse, mais de me traiter de lesbienne, comme si c’était péjoratif, je trouve ça atroce. J’ai l’impression qu’on retourne en 402. »

Safia Nolin, auteure-compositrice-interprète, à Médium large sur ICI Première, animée par Catherine Perrin

 

L’auteure-compositrice-interprète Safia Nolin © Radio-Canada, Olivier Lalande

 

Rédigé par Caroline Bertrand

 

Pour découvrir ce qui s’est passé dans le domaine culturel au cours de la dernière année, consultez notre rétrospective culturelle chaque jour jusqu’au 26 décembre.