Les 50 ans des Belles-sœurs : Michel Tremblay, féministe

28 août 2018

La distribution originale des Belles-sœurs @ Guy Dubois, gracieuseté du Théâtre du Rideau Vert

 

Voilà maintenant 50 ans que Germaine Lauzon et les autres « belles-sœurs » du Montréalais Michel Tremblay ont bouleversé la scène théâtrale québécoise. Traduite en 35 langues, la pièce mettant en scène cette femme qui gagne 1 million de timbres-primes et convie sœurs, voisines et amies à un « party de collage » a voyagé de par le monde.

L’histoire – et la chute – tragique de cette mère typique pré-Révolution tranquille qui attise la jalousie des « bonnes femmes » venues l’aider à coller ses timbres dans ses livrets, avec lesquels elle pourra s’acheter une foule d’articles ménagers, a trouvé écho auprès d’autres milieux prolétaires, un peu partout dans le monde.

Les mots du jeune auteur amateur résonnent pour la première fois sur scène le 4 mars 1968 lors d’une lecture publique au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui par le Centre des auteurs dramatiques. La pièce, mise en scène par André Brassard, est ensuite présentée le 28 août la même année au Théâtre du Rideau Vert à Montréal. Denise Filiatrault, Rita Lafontaine et Denise Proulx comptent parmi sa distribution.

 

La genèse des Belles-sœurs

En 1965, Michel Tremblay et André Brassard visionnent un film québécois et le détestent, sans vraiment cerner pourquoi. À force de délibération, ils en concluent que le français parlé dans le film ne représente en fait personne, ne s’adressant ni aux Québécois ni aux Français.

 

Michel Tremblay et André Brassard, en 1968 @ Blogue de la bibliothèque publique de Pointe-Claire

 

Tremblay se met alors au défi d’écrire une saynète sur deux vieilles dames sortant d’un salon mortuaire qui s’expriment comme les femmes l’ayant entouré toute sa vie. Jamais il n’a ressenti auparavant le besoin d’écrire en joual, la langue du peuple, les contes et romans fantastiques qu’il écrit jusqu’alors s’ancrant partout dans le monde, sauf au Québec.

Étonnant a posteriori, non?

Au bout de quelques jours, il a donné vie non pas à 2, mais à 15 personnages. Il réalise qu’écrire en joual annihile chez lui toute censure, toute pudeur, pour son plus grand bonheur.

Comme le jeune auteur n’ambitionne pas de voir sa pièce montée au Théâtre du Nouveau Monde ou au Théâtre du Rideau Vert (15 personnages sur scène, c’est quasi inimaginable), il s’abandonne à l’écriture, en toute naïveté, comme bon lui semble. Et c’est par l’entremise de la gent féminine qu’il éprouve le besoin de refléter le visage de sa société.

 

La révolution du joual

En créant une pièce entièrement en joual, Tremblay nage à contre-courant de tout ce à quoi est alors exposé le public québécois, habitué à un théâtre joué à la française n’étant pas réputé pour être populaire, mais plutôt sophistiqué, bourgeois, élitiste, bref, peu accessible au peuple canadien-français.

Les belles-sœurs, en réaction à la conjoncture sociale, chamboule les codes de la dramaturgie québécoise, l’emploi du joual sur scène constituant une petite révolution. L’auteur met en scène des femmes issues de milieux prolétaires qui dépeignent leur réalité dans leur propre langue. En faisant parler ses personnages en joual, il s’érige en pionnier. « On va arrêter d’avoir honte et on va faire parler le monde comme il parle dans la vraie vie », affirme alors Tremblay en entrevue.

Bien qu’acclamée, la pièce choque par ses propos crus. Il y en a pour la trouver facile, pour considérer qu’elle tombe bas en mettant de l’avant des lieux communs québécois, tels que le salon mortuaire ou la fille enceinte. Certains regardent l’emploi du joual de haut, avec condescendance. L’auteur, lui, défend cet idiome qu’il entend parler depuis toujours. « Le joual reste une langue d’ici, de chez nous, de nous autres. On ne verra jamais de traités de philosophie en joual, mais pour exprimer certaines réalités premières, il faut le faire en joual », avance-t-il en entrevue.

Il exhibe un Québec que bien des gens, à son avis, ne veulent pas voir, préjugé que véhicule le personnage de la snobinarde Lisette de Courval : « Que je les méprise toutes! Je ne remettrai plus jamais les pieds icitte. Léopold avait raison : ce monde-là, c’est du monde cheap. Faut pas les fréquenter, faut les cacher, y savent pas vivre. »

 

Parole aux femmes

Les belles-sœurs met non seulement à l’avant-plan le joual, mais également les femmes; leur donner la parole constitue un acte tout aussi avant-gardiste. Tremblay se rend compte que le théâtre nord-américain, et québécois particulièrement, relaie souvent la gent féminine à des rôles secondaires ou comiques.

En évacuant les hommes de l’action, il épouse la cause des femmes de la classe ouvrière et laisse ces dernières dire ce qu’elles ont sur le cœur depuis des siècles. C’est de la bouche des femmes, devant alors obéissance aux maris et curés, que Tremblay, né en 1945 durant la guerre et élevé par des femmes, a entendu pour la première fois des critiques sociales.

Tremblay défend sa pièce contre ceux qui lui reprochent un manque d’universalité, leur rappelant qu’il n’aspirait pas à produire un chef-d’œuvre international, mais bien une pièce parlant de Montréal, aux personnages s’exprimant sur les planches comme les femmes le font dans la vraie vie, avec authenticité.

 

Maude Guérin dans la pièce musicale Les belles-sœurs @ Valérie Remise, le Théâtre d’Aujourd’hui

 

Un théâtre musical signé Cyr et Bélanger

De la collaboration entre le metteur en scène et dramaturge René Richard Cyr et le musicien Daniel Bélanger naît en 2010 une adaptation musicale des Belles-sœurs, qui connaît un succès monstre au Québec, au Canada et en France.

La distribution originale de la pièce musicale qui comprenait notamment Maude Guérin, Marie-Thérèse Fortin, Guylaine Tremblay et Janine Sutto (2010) @ Valérie Remise, le Théâtre d’Aujourd’hui

 

« Les belles-sœurs est la pièce québécoise la plus jouée dans le monde. Le spectacle est un hommage flamboyant à nos mères, à nos femmes, à nos filles, à nos cousines… »

—    René Richard Cyr, en entrevue pour la Place des Arts

 

Pour en savoir plus : Michel Tremblay raconte la genèse de la pièce Les belles-sœurs à l’émission Aujourd’hui l’histoire avec Jacques Beauchamp, sur ICI Première.