Lula Carballo et ses créatures du hasard

23 mai 2018

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L’écrivaine québéco-uruguayenne Lula Carballo vient tout juste de publier son premier roman. Avec Les créatures du hasard, elle nous fait cadeau d’un récit percutant qui se dévore d’abord, mais qui nous appelle à y retourner ensuite.

Là où deux territoires se rencontrent

Dans ce récit, deux imaginaires sociaux s’épousent. D’un côté, il y a l’Uruguay et ses mœurs, de l’autre, il y a la langue québécoise qui les illustre. À travers les fragments de vie d’une narratrice enfant, Lula nous amène au cœur d’une famille qui vit dans ce qu’on imagine être un quartier populaire de Montevideo. Ce n’est jamais précisé, « c’est au lecteur d’investir la lecture », m’explique l’auteure.

La jeune fille est consciente du risque qu’elle court de mourir, un risque qu’elle évoque à quelques reprises avec un registre presque emprunté à l’univers du conte. C’est probablement pourquoi on a attribué l’étiquette de « réalisme magique » à la plume de Lula. Les créatures sont les membres d’une famille. Il y a la petite fille, puis sa mère, ses tantes, sa grand-mère, sa voisine Yazina et la fille de cette dernière, « Milita-militaire ».

On ne sait pas si elle ressent une honte, un dégoût ou une admiration pour sa mère. Il y a de l’amour dans l’histoire, mais qui ne se traduit pas de façon traditionnelle. L’amour se manifeste par le geste même de prendre autrui à charge. Au fil des pages qu’on tourne, on comprend que la majorité des personnages souffrent d’un problème de jeu compulsif. Le monde de la petite fille se voit prendre le rythme du jeu des femmes de sa vie. L’argent pleut un jour et leur manque cruellement le lendemain.

Un récit féministe et engagé

Parfois, on dénote certaines références à un climat politique tendu. On imagine automatiquement la période tout de suite après la dictature. Les hommes ne sont plus là, mais on ne sait pas pourquoi. Seul le cordonnier continue d’exister, mais il est complètement amorphe, accessoire à l’histoire des femmes. « C’est une microsociété féminine », me dit Lula. En ce sens, le récit s’inscrit dans la littérature féministe. L’écrivaine explique que « le fait d’enlever des hommes n’est pas une violence, c’est une volonté d’observer ce qui se passe quand ils ne sont pas là, dans une société qui ne permet pas aux femmes de s’épanouir. »

Arrivée au Québec à l’âge de 15 ans, Lula Carballo a passé la moitié de sa vie en sol québécois. Elle dit avoir beaucoup vécu en Uruguay et beaucoup observé depuis qu’elle est ici. « Les deux cultures de ma vie sont dans un dialogue continuel. C’est sûr que ça alimente énormément mon écriture et mes influences », dit-elle. Malgré tout, elle n’a pas cherché à exploiter les différences entre ces deux cultures. Le livre n’a pas été écrit avec la volonté de montrer au lecteur une réalité potentiellement différente de la sienne, « si les gens trouvent ça exotique ou étrange, ça leur appartient, mais ce n’est pas une exploration volontaire », dit l’auteure.

Entre réalisme et fiction

Son inspiration, elle la puise bien évidemment dans son enfance en Uruguay, mais aussi dans son travail d’interprète à la Commission de l’immigration canadienne : « J’ai appris à recevoir une histoire, vraiment crue et émotive. Moi, en tant que traductrice, je ne pouvais pas m’investir émotionnellement. Ça prend une distance, une maîtrise, pour être capable de traduire quelque chose comme ça, de façon à ce que ce soit compris dans la nouvelle langue. » C’est dire qu’il lui fallait une distance face à sa propre histoire pour qu’elle soit en mesure de créer une fiction et non faire un témoignage, ce qu’elle souhaitait éviter.

« Un témoin émotif n’est pas un bon témoin. Le mieux est un témoin stoïque qui rapporte les faits. Ce sont des éléments qui m’ont formée, qui m’ont détachée de mes propres émotions pour [me permettre] d’aller vers l’essentiel. C’est de dire quelque chose de façon claire, que le lecteur reçoive le message de plein fouet. Je te dis des choses, des faits », poursuit-elle. Le livre s’inscrit donc bel et bien dans le genre fictif même si son réalisme pourrait nous porter à croire le contraire.

Publié aux éditions Le Cheval d’août, Les créatures du hasard nous fait découvrir une plume riche, et son univers nous enveloppe instantanément. Impossible de ne pas avoir hâte au prochain roman de Lula Carballo.

Mali Navia (7 billets)

Étudiante à la maîtrise en création littéraire à l'UQAM, Mali se passionne surtout pour les livres (évidemment), les séries télé étrangères en plus d'être cinéphile à ses heures. Ces dernières années, elle a fait des relations de presse, beaucoup de rédaction, un peu de recherche et des petites mises en scène pour le simple plaisir de toucher à tout. On peut la lire sur Urbania, sur C'est juste de la TV et sur son blogue personnel Les Inachevées.

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