Jeter l’encre : Kevin Lambert

27 avril 2018

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Dernière de quatre entrevues avec de nouvelles voix de la littérature d’ici, menée par Claudia Larochelle.

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Kevin Lambert est apparu récemment dans la paysage littéraire avec Tu aimeras ce que tu as tué (Héliotrope), un texte à la fois ténébreux et lumineux qui a, entre autres, ébranlé le jury des Rendez-vous du premier roman que je préside pour la seconde année à l’UNEQ. Originaire de Chicoutimi, cet étudiant au doctorat en création littéraire et libraire au Port de tête qui prépare un roman pour la rentrée automnale 2018 reste un incontournable chez les recrues.

Claudia : Tu m’as confié que tu avais « tué et enterré »  le tout jeune Kevin que tu étais, que tu le « détestais » même, pourquoi?

Kevin : Je me souviens qu’il écrivait, comme moi, qu’il lisait beaucoup, comme moi. La publication n’était pas, dans son monde, une possibilité envisageable, ce n’était pas une réalité très concrète dans un Chicoutimi qui l’aurait voulu médecin ou je ne sais trop. Comme tous les morts, le jeune crevé revient parfois me hanter. C’est un spectre pervers de nostalgie, qui se fait rassurant pour que je l’accueille, mais ce confort temporaire me tue. Je me souviens que comme jeune lecteur, j’avais beaucoup aimé les Harry Potter. Je les lisais en cherchant, entre les scènes racontées, les moments où Harry et Ron allaient fourrer en cachette dans les dortoirs. J’étais persuadé que le véritable sens du livre était leur homosexualité secrète et je le pense encore. C’est la seule chose qui est restée, je crois, de mon enfance. Sauf que je célèbre maintenant cette vérité des petits sorciers. Le jeune Kevin était tout cela, mais je ne veux pas de lui. Il est mort, puis tout a commencé, et je suis né à 20 ans. Quand il revient, je m’applique à l’expier. Le jeune Kevin était terrible.

Claudia : Crains-tu la situation économique assez précaire de la moyenne des écrivaines et écrivains ?

Kevin : À moins d’écrire des romans populaires comme ceux de Patrick Senécal ou de Chrystine Brouillet, c’est pratiquement impossible au Québec de vivre de sa plume, à ce qu’on dit. Je ne serais jamais prêt à sacrifier le style pour le chèque. La situation économique des écrivain.e.s reste difficile : écrire demande du temps, du dévouement. Il faut lire beaucoup, avoir l’espace pour penser et expérimenter. Ce n’est pas une activité productive, l’écriture est à mon avis toute affaire de dépense, et jamais de production. Elle ne peut que très mal et très dangereusement répondre à une logique de capitalisation de soi et de ses mots. Il y a donc là une sorte d’insoluble problème, où il est très difficile de gagner sa vie, ici, en se donnant complètement à une œuvre.

Couverture du roman Tu aimeras ce que tu as tué

Tu aimeras ce que tu as tué de Kevin Lambert (Héliotrope, 2017)

Claudia : Il me semble qu’il y a une forme de solitude dans ton premier roman. Est-ce possible que ça ait un lien avec le monde dans lequel tu vis?

Kevin : J’observe que plusieurs de mes ami.e.s partagent, comme moi, une sorte de sentiment atavique de solitude, d’incompétence. On tombe, on s’écorche, et on rentre chez soi, seul.e.s ensemble. Parfois on boit et on chante très fort parce que nos voix mêlées nous font croire qu’on existe en commun. On est peut-être trop sérieux. Écrire cette phrase m’a fait pleurer. J’ai l’impression qu’on a tou.t.e.s une grande peur de l’échec, qui nous force à travailler, à ne pas déraper, à ne jamais montrer les brûlures d’asphalte sur nos genoux. On se donne rarement droit à l’erreur, comme si une voix malsaine nous dictait qu’il faut toujours tout réussir. Et les critères de cette réussite, ce n’est pas nous qui les fixons ; nous en avons hérité. Mais nous n’avons jamais demandé de faire partie de ce monde. C’est peut-être parce qu’on nous a si souvent fait savoir qu’il ne voulait pas de nous, le monde, qu’on s’excuse toujours d’exister.

Je pense à la grève étudiante, aux décisions gouvernementales qui se font toujours contre les jeunes. J’ai le sentiment qu’il faut crier pour se faire entendre, mais que notre voix ne compte pas. Plusieurs générations, qui ont défendu la jeunesse de leur temps, font des livres et des éditoriaux pour assurer l’immobilisme. Nos demandes seraient donc vaines, ridicules.

Claudia : Il est très très difficile d’avoir une « chambre à soi » pour écrire quand on est jeunes parents… (Je sais de quoi je parle, mautadine). J’ignore si tu veux des enfants un jour, mais appréhendes-tu cette situation ?

Kevin : Ceux et celles qui en paient le prix sont les gens comme toi, les mères, mais aussi les malades, les précaires, les personnalités instables qui ne cadrent pas dans les structures rigides du salariat. Une carrière d’artiste, pourvu qu’elle puisse être envisageable, connaît rarement la stabilité socio-économique. Le mythe du génie créateur, qui surgirait de nulle part et qui vivrait en symbiose avec la misère – qui nourrit de toute manière sa profondeur créative –, vient légitimer sur le plan symbolique la logique capitaliste appliquée au monde des arts et des lettres.

Les conséquences de telles structures révèlent qu’historiquement ces mythes ont été taillés à la mesure d’hommes bourgeois, qui n’avaient pas ces problèmes (ou qui n’étaient, au XIXe siècle pour aller vite, pas formulés comme tels dans le discours social). Je ne crois pas, par ailleurs, que beaucoup de revendications s’organisent sur ce terrain… Il faudrait peut-être des organisations syndicales socialistes qui défendent les littéraires, qui luttent pour leur droit d’exister. Je ne suis pas tellement porté vers l’enfantement, mais je trouve l’incompatibilité sociale entre la maternité et l’écriture révoltante

Claudia : Existe-t-il une certaine collégialité entre auteur.e.s de ta génération ou, au contraire, tu sens une certaine forme de rivalité ?

Kevin : Pas de rivalité, j’espère. Même si je sais qu’il faut beaucoup haïr certaines écritures pour trouver la sienne. Cette forme d’opposition n’est pas d’ordre personnel, mais du côté de la lecture, de la sensibilité et d’une certaine conception de l’acte littéraire. On n’a pas à être de sa génération, de son époque, de son genre ou de son pays, et parfois, cela crée des conflits ou des isolements.

J’aime tout de même croire à une sorte de solidarité entre les auteur.e.s, une solidarité que j’espèrerais plus engagée et plus vaste, mais pas nécessairement entre ceux et celles d’une même génération. Il faut trouver ses alliés partout, et je me sens parfois plus proche d’un.e écrivain.e mort que de mon voisin de Salon du livre. Cela dit, les querelles littéraires, celles qui portent sur l’esthétique ou sur la philosophie de l’écriture, sont rares au Québec.

Portrait du primoromancier Kevin Lambert

Kevin Lambert (©Valérie Lebrun)

Claudia : Complète la phrase : Gagner des prix littéraires, ça ne change pas le monde sauf que…

Kevin : …ça donne de la visibilité et, idéalement, un peu d’argent et de temps pour écrire. Je pense tout de même qu’il faut se méfier des prix, qui sont souvent des mécanismes de reproduction et de normalisation, des rouleaux-compresseurs littéraires qui nous font croire que des textes parfois très, très plats et sans intérêt sont des chefs-d’œuvre.

Claudia : Il semblerait que tu craignes un peu la critique, pourquoi ?

Kevin : Elle me terrifie. Il y en a si peu, au Québec qu’une seule critique ravageuse peut détruire la vie d’un livre. Or on sait que les textes qui marquent le plus l’histoire littéraire sont rarement ceux qui sont bien reçus par leurs contemporain.e.s. J’aime les critiques qui analysent vraiment les textes, qui cherchent à exprimer ce que les livres font, dans et par la littérature, plutôt que ce qu’ils disent ou racontent. J’ai une admiration immense pour les critiques qui accordent une véritable valeur à la dimension esthétique de la littérature et qui ne se placent pas en position de surplomb face aux livres, qui leur vouent un certain respect, respect qui doit impérativement s’articuler en dehors du j’aime/j’aime pas, des considérations biographiques ou de l’air du temps. Même quand elles relèvent des incohérences, des ratages, ces critiques intelligentes disent quelque chose des œuvres (qu’elles ont idéalement lus), elles engagent un dialogue et ont pour ces raisons une grande importance dans l’écosystème de la littérature.

Ce qui me fait véritablement peur, chez la critique, c’est la bêtise, le manque de vision ou de sensibilité. J’ai peur que ceux et celles qui font ce travail s’essoufflent, ressassent des banalités ou des jugements à l’emporte-pièce par manque de temps ou de disponibilité d’esprit. Leurs conditions de travail sont souvent atroces. La critique est aussi un phénomène qui s’inscrit dans des structures, et ces structures ne favorisent pas toujours la critique. La vraie.

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Pour en apprendre un peu plus sur ce primoromancier, découvrez ce qu’il avait à dire à propos de l’aventure d’un premier roman et la publication d’un deuxième.