Jeter l’encre : Jeanne Dompierre

6 avril 2018

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Troisième de quatre entrevues avec de nouvelles voix de la littérature d’ici, menée par Claudia Larochelle.

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J’ai connu Jeanne Dompierre à ICI ARTV, alors qu’elle démontrait déjà un talent certain en écriture. Qu’elle publie enfin un premier roman, Dopamine (La shop / Québec Amérique), n’a rien d’étonnant, d’autant plus que celle qui déteste parler d’elle a l’imagination si débordante qu’elle aurait implosé si ce jour n’était pas venu.

La voici donc cette Dompierre – pas banale –  qui n’a pas fini de faire parler d’elle, à son corps défendant…

Claudia : Contrairement aux jeunes auteur.e.s., les jeunes humoristes et acteur.ice.s sont sur toutes les tribunes. Pourquoi ceux et celles qui écrivent n’occupent pas le même espace médiatique ?

Jeanne : Je pense que, d’une part, cela tient au fait que le métier d’auteur est un métier dans l’ombre alors que celui d’humoriste ou d’acteur place, de par sa nature même, celui qui l’exerce sous les projecteurs. Entre l’auteur et le public, il y a le livre, tandis que les acteurs ou les humoristes ne peuvent être dissociés de leur œuvre. D’autre part, je crois qu’il y a une question de marché, d’intérêt du public. Les Québécois lisent très peu, mais ils consomment beaucoup de télévision et de spectacles d’humour, on peut donc s’imaginer qu’ils s’intéressent davantage aux humoristes et aux acteurs, qui font partie de leur quotidien en quelque sorte, qu’aux auteurs, dont ils ne connaissent souvent rien.

Claudia : As-tu toujours rêvé d’écrire, de publier? Elle était comment la petite Jeanne?

Jeanne : Je ne dirais pas que j’ai toujours rêvé d’écrire ou de publier. C’est probablement cliché à dire, mais écrire pour moi tient davantage du besoin que du rêve. J’étais une enfant plutôt sage et calme, excessivement timide, avec beaucoup d’imagination, très douée à l’école. Je lisais énormément, tout ce qui me tombait sous la main. Il y avait beaucoup de livres chez mes parents et je crois bien qu’avant l’âge de 11 ans je les avais tous lus, y compris les plus inappropriés, genre Le journal d’Anaïs Nin. J’ai commencé à écrire de façon plus soutenue vers la fin de l’adolescence, sans trop m’en apercevoir, juste parce que c’était ce qui me convenait le mieux comme mode d’expression. Pour ce qui est de publier, c’est sûr que c’est une forme de reconnaissance, mais ça n’a jamais été une fin en soi. Ce qui m’intéressait, bien davantage que la publication, c’était le processus, le travail d’édition, l’idée de retravailler un texte en prenant en compte la vision d’un éditeur, les échanges autour de tout ça.

Une femme tenant un verre d'eau sur la couverture du roman Dopamine

Dopamine de Jeanne Dompierre, publié en 2018, à La Shop / Québec Amérique

Claudia : As-tu un jour espoir de pouvoir gagner ta vie avec ta plume ?

Jeanne : Je dois dire que j’ai ri de bon cœur en lisant la question ! Non, je n’ai pas cet espoir. Au Québec, tu le sais aussi bien que moi, c’est pratiquement impossible de gagner sa vie en tant qu’auteur.e. uniquement, c’est l’affaire de quelques très rares privilégiés. J’ai la chance immense d’occuper un emploi que j’adore, dans le milieu culturel, qui me permet de très bien gagner ma vie et de faire valoir plusieurs de mes forces, c’est déjà une chance immense. Ce que je souhaiterais, par contre, sans nécessairement ne faire que cela, c’est d’avoir le loisir de pouvoir consacrer un peu plus de temps et d’énergie à l’écriture. Avec le recul, quand les gens me demandent où j’ai trouvé le temps d’écrire un roman, je dois dire que je ne le sais plus moi-même !

Claudia : Le mouvement #moiaussi influencera-t-il la manière d’écrire des auteur.es, ta façon à toi ?

Jeanne : Je pense que oui. Je crois, à tort ou à raison, qu’il s’agit bel et bien d’une vague de fond, qui, à terme, contribuera à modifier la société dans sa structure. Si c’est le cas, il y aura forcément un impact sur le milieu littéraire, puisque celui-ci n’évolue pas en vase clos. La littérature ne peut être dissociée du discours qui a cours dans la société, les œuvres littéraires sont toujours les produits d’un certain contexte social, d’une époque. J’espère que le mouvement #moiaussi contribuera à libérer les paroles, j’espère qu’il permettra de briser les tabous sans pour autant imposer un climat de rectitude morale ou de censure

Jeanne Dompierre

Jeanne Dompierre , ©Martine Doyon/Québec Amérique

Claudia : Trouves-tu que dans les médias les femmes qui écrivent sont traitées de manière différente des hommes ?

Jeanne : Je crois que les médias traitent les femmes et les hommes différemment, peu importe ce qu’elles font dans la vie. Qu’elles soient auteures, activistes, comédiennes ou chefs d’entreprise, les projecteurs semblent toujours se braquer plus facilement sur les femmes qui sont jeunes et jolies,  alors que pour les hommes, ça compte beaucoup moins. C’est plus difficile à cerner, mais je crois aussi que, pour les femmes qui créent, le fameux «human interest» a tendance à prendre plus de place, on leur pose souvent davantage de questions sur leur vie personnelle que sur leur œuvre. Ça peut insidieusement donner l’impression que les femmes sont des créatrices de seconde zone. C’est lassant.

Claudia : Soyons franches, il est assez difficile d’avoir une « chambre à soi » pour écrire quand on est jeunes parents. J’ignore si tu veux des enfants un jour, crains-tu cette absence d’espace ?

Jeanne : Je trouve cette idée proprement terrifiante, et c’est une des raisons pour lesquelles je ne suis vraiment pas convaincue de vouloir des enfants dans la vie. Certains diront que je suis une égocentrique finie, mais j’ai besoin de beaucoup de «me time» dans la vie, pour créer, pour réfléchir, simplement pour être bien. Je me sens rapidement envahie par les autres, même ceux que j’aime le plus au monde. La perspective d’avoir en permanence une petite créature, aussi adorable soit-elle, accrochée à mes basques me remplit d’angoisse. J’ai énormément d’admiration pour mes amies qui sont mères, je les trouve extraordinaires. Je ne sais pas si je trouverais en moi la force de faire de tels sacrifices.

Claudia : Ton roman vient juste de sortir, crains-tu la critique ?

Jeanne : Oui et non. Je pense que je crains davantage de décevoir les gens qui me connaissent et qui ont hâte de me lire que la critique «officielle». Vu l’espace relativement restreint qu’ils occupent dans les médias, c’est très rare que les critiques démolissent brutalement un roman, surtout un premier roman que personne n’attend. De ce côté-là, c’est surtout le silence complet qui constitue le plus grand désaveu et puisque je suis quelqu’un qui aime bien passer inaperçue, je pourrais vivre avec ça. Par contre, je trouverais plus difficile de sentir qu’une personne que j’aime et dont je respecte l’opinion a trouvé mon roman médiocre. Tsé, de le voir dans ses yeux, genre ? Mais bon, ça va arriver un jour ou l’autre, parce qu’on ne peut pas plaire à tout le monde. Et je n’en mourrai fort probablement pas.