Hubert Lenoir – Darlène : Être ce que l’on veut, pas ce que l’on peut

21 février 2018

Hubert Lenoir et Noémie D. Leclerc (c) Magalie Pleau (Simone Records)_2

Les amoureux Noémie D. Leclerc et Hubert Lenoir, créateurs du projet-concept Darlène.  © Gabriel Lapointe

Connu comme membre du groupe de Québec The Seasons, Hubert Chiasson, devenu Hubert Lenoir — un élégant surnom de longue date —, s’est offert toute une aventure créative : le projet-concept Darlène, imaginé en synergie avec son amoureuse, l’auteure Noémie D. Leclerc. Pour lui, un premier album solo; pour elle, un premier roman, respectivement parus chez les pointures Simone Records et Québec Amérique. S’y greffent aussi une série d’illustrations et un film que signe leur ami Gabriel Lapointe.

Hubert Lenoir ne donne pas dans l’éphémère et refuse de penser en succès instantanés — pour notre plus grand plaisir. Il nous propose un disque éclectique sans concessions sur le plan artistique, foisonnant de créativité. Jazz feutré de cabaret, glam rock, rock psychédélique, prog, pop pétillante : tous ces styles s’entremêlent en symbiose sur l’opus d’Hubert, un mélomane qui ne discrimine aucun genre musical.

couverture album Darlène_Hubert Lenoir

Une signature forte, des arrangements effervescents, des ambiances surannées à la sixties, un groove irrésistible… et ce timbre aigu rare, rappelant celui de Mika, qui caractérise le créateur surdoué. Une voix riche et distinctive qui se conjugue aussi merveilleusement au groove qu’à la langueur de Darlène.

Le vingtenaire à la gueule désinvolte et au sourire espiègle se permet même, ô bonheur, des pistes strictement instrumentales — une pratique artistique audacieuse en cette ère d’écoute à la pièce plutôt que d’albums en boucle. En plus de s’approprier avec fougue Si on s’y mettait de Jean-Pierre Ferland, chanson parue sur l’album Soleil en 1971, il redore le blason d’un instrument trop souvent déprécié, j’ai nommé le saxophone, qui résonne ici avec panache.

« Il ne faut jamais penser que tout le monde est comme soi, et ce, dans les deux sens. »

– Hubert Lenoir

Rien n’était gagné pour Hubert, qui s’est maintes fois fait dire que son ambitieux projet serait impossible, qu’il rêvait trop grand. Darlène constitue donc un joli pied de nez à ceux qui l’auraient encouragé à réfréner ses ardeurs. Car de l’ardeur, Hubert en a. Aussi flamboyant que voluptueux sur disque comme sur scène, l’artiste croit en ses moyens — et nous aussi.

Et ce n’est pas que la musique du jeune androgyne qui a du style. En plus de charmer par sa musique, Hubert conquiert par son authenticité, sa quête de beauté dans le monde. Arborant un imposant anneau à l’oreille, il s’amuse avec les codes de genre, à la manière de Christine and the Queens en France, libre d’être pleinement qui il est, ne se revendiquant ni homme ni femme. « On peut être ce qu’on veut », affirme-t-il.

Nous nous sommes parlé alors qu’il filait sur la 20 vers Montréal, direction Belle et Bum.

Vidéoclip de la chanson Recommencer sur l’album Darlène d’Hubert Lenoir

Tu as parlé de ton aspiration à percer à l’international en chantant en français, sans forcément faire de la musique dite québécoise, mais plutôt universelle.

Je n’ai pas l’impression que la langue sera un blocage vers les autres cultures du monde. Il y a une chanson anglaise sur l’album, j’ai écrit en anglais avec mon groupe et je continuerai à le faire. Darlène, ce n’est pas un album de musique francophone, mais de musique, tout simplement. Même s’il y a plus de français que d’anglais, je préfère ne pas lui donner cette étiquette.

Quand tu t’es mis à composer, le français est-il arrivé spontanément?

Oui, c’était vraiment la meilleure façon de raconter l’histoire que je voulais conter.

Qu’est-ce que t’apporte la création en solo par rapport à celle en groupe?

Je ne le sais pas. Il n’y a pas tant de différence entre celui que je suis en groupe et en solo. Je suis allé deux fois à Belle et Bum avec mon groupe et, là, j’y vais seul, mais je n’ai pas l’impression de montrer quelque chose de nouveau; j’ai plus l’impression de le faire pour une troisième fois. Dans mon groupe, j’étais moi-même, et je continue de l’être. Il est trop tôt pour savoir ce que ça changera dans ma vie. Le solo, c’est juste un titre; une fois en studio, on travaille avec des musiciens. Je travaille juste avec des individus différents.

Tu nommes David Bowie et Paul McCartney, qui brisent les codes de la pop, parmi tes idoles. Qu’admires-tu le plus chez eux?

En fait, j’aime profondément la musique en général. J’aime beaucoup d’artistes de tous genres, du classique au noise rock et au métal, pour des raisons différentes. Pour briser les règles et les codes, il faut les connaître. Du fait que j’ai écouté et analysé beaucoup de musique, je savais où je m’en allais dans la mixité des genres sur Darlène. Je savais dans quelles zones je pouvais jouer. Vu que je connais les limites, je peux essayer de les dépasser. Si on ne connaît pas les règles, on peut avoir l’impression de révolutionner un genre alors qu’on reste peut-être dans ses talles.

« Je suis venu te dire que tu peux changer. J’ai vu un avenir de femmes libérées », chante Hubert Lenoir sur la pièce Fille de personne II, tirée de l’album Darlène.

Tu adores la période prog de Dubois des années 70. Qu’est-ce qui t’a amené à reprendre Si on s’y mettait de Jean-Pierre Ferland?

Une des premières décisions artistiques que j’ai prises sur l’album, c’était de faire une reprise. Quand j’ai entendu la chanson il y a plus d’un an, elle ne pouvait pas mieux résumer ce que je voulais dire; je me suis comme avoué vaincu. J’ai décidé de l’interpréter à ma manière pour clore l’album. Je me suis approprié les mots comme si c’était ma chanson. J’aime tellement la musique, et ça me semble important de ne pas avoir un ego d’auteur-compositeur-interprète et de juste vouloir chanter ses propres chansons. À ma mort, je suis sûr que je vais rencontrer la musique — c’est ma spiritualité personnelle — et je veux qu’elle soit fière de moi. Alors, je ne veux pas laisser mon ego ou des trucs personnels s’immiscer entre elle et moi.

Tu ne sembles pas trop aimer te projeter dans l’avenir…

Je vois quand même au moins cinq ans d’avance en ce moment. J’ai tellement de mélodies, de chansons, d’albums et de projets en tête que, la seule façon de rester calme face à ça, c’est de regarder cinq, six ans d’avance. Sinon, j’ai de la difficulté à accepter que je doive attendre avant de sortir des albums. Ça prend du temps.

Dans le roman, Darlène se libère de bien des conventions sociales. Desquelles souhaites-tu que notre société s’affranchisse?

Du Tim Hortons peut-être, j’en ai mangé tantôt, et c’était dégueulasse. Plus sérieusement, de bien des choses : du sexisme, du racisme, de l’intolérance. Mais je préfère quand même agir plutôt que parler. En étant moi-même, je me rends compte que c’est une façon de m’affranchir de bien des normes. Si ma façon d’être provoque des gens, je préfère m’en foutre. Je voudrais un monde plus coloré, rempli de beaux immeubles et de belles œuvres d’art, où les gens seraient plus différents les uns des autres, où les garçons porteraient du maquillage pour aller à l’école, s’ils le veulent.

Sur les passerelles de mode, des designers vêtissent les hommes de jupes et de talons, ce qui permet de déconstruire les normes genrées.

Je ne vois pas pourquoi ça ne pourrait pas arriver, pourquoi ça devrait être provocant qu’un homme porte du maquillage, par exemple. Mais ceux qui s’en offusquent ne sont finalement que des distractions, il ne faut pas se concentrer là-dessus. Il suffit d’être soi-même dans la vie, et chacun a son truc. Étant de Courville, en banlieue de Québec, j’ai rencontré bien du monde différent, de queers aux gars d’usine avec qui j’ai travaillé. Il ne faut jamais penser que tout le monde est comme soi, et ce, dans les deux sens. Ça m’emmerde le monde qui fait chier ceux qui travaillent en construction et qui conduisent des pick-up. J’en ai des amis qui en conduisent pour aller à l’usine et qui ne l’ont pas eu si facile dans la vie. On ne connaît pas la réalité des autres, on vient tous de milieux différents. Je ne suis pas végane et je conduis un char; on est tous uniques. Rien n’est blanc ou noir. Je fais plein de trucs auxquels les gens ne s’attendraient pas de moi.

Pour en savoir plus sur Hubert Lenoir, écoutez-le en entrevue avec Catherine Perrin à Medium large et avec Claude Bernatchez à Première heure.

Bandcamp d’Hubert Lenoir

Hubert Lenoir et Noémie D. Leclerc (c) Magalie Pleau (Simone Records)

L’auteur-compositeur-interprète Hubert Lenoir et sa complice, l’auteure Noémie D. Leclerc © Gabriel Lapointe

 

Caroline Bertrand (12 billets)

Musique, cinéma, littérature, télé, théâtre : elle carbure à la culture. Rien de mieux que le journalisme artistique pour faire rayonner les œuvres des artistes. Quand elle n’est pas en train de regarder film ou série ou d’écouter en boucle des albums, elle court ou se déchaîne au spinning.

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