Le web a-t-il chamboulé le métier d’écrivain?

16 février 2018

Crédit : Julie Artacho

Crédit : Julie Artacho

 

Rencontre avec Fanny Britt

En 2018, les gens consomment écriture et autres formes d’arts d’une façon complètement différente d’il y a 20 ans. Le contenu se porte bien. De ça, on peut être certains. En littérature, la venue des blogues de type littéraire a eu un effet de démocratisation sur celle-ci. D’un coup, tout le monde peut écrire et être lu. Pour le meilleur et pour le pire, il n’y a pas ou peu d’édition, ni de filtre à ce type d’écriture. Il n’est plus question d’être « assez bon pour être publié », la qualité de la plume d’un.e écrivain.e peut se mesurer au nombre de « j’aime » qu’il/elle reçoit. D’une part, on s’évite une certaine homogénéisation du contenu, on accueille d’autres styles et formes d’écriture que l’on n’aurait peut-être pas vues naître autrement. La liberté du style, le pouvoir d’expérimenter, de tester les limites de sa plume dans le regard des autres est un grand avantage pour les écrivains d’aujourd’hui.

En observant le phénomène, il est possible de se questionner sur ce que peuvent faire les écrivains qui ne sont pas à l’aise de brouiller la frontière entre création et vie personnelle. Le web a-t-il chamboulé la littérature au point de devenir un passage obligé?

« Il n’y a pas juste une façon d’être écrivain en 2018 » – Fanny Britt

Pour Fanny Britt, c’est non seulement possible, c’est nécessaire. Elle qui s’est fait connaître d’abord au théâtre, reconnait le besoin de se tisser une communauté et de communiquer avec celle-ci. « Au théâtre, tu viens d’un monde de groupe déjà, ta place publique tu l’as dès l’école » me dit-elle. Elle poursuit : « T’es nourri pour le contact et tu ressens moins le besoin d’aller t’exprimer sur d’autres tribunes même quand tu commences et que tu n’as pas accès à la publication ». Se faisant, le besoin de s’exprimer sur les médias sociaux est moins là puisqu’il y a déjà un action, « tu existes déjà dans l’oeil de ton groupe ».

Elle avoue s’être beaucoup posé la question à savoir où elle se positionne par rapport à tout ça : « Quand je voyais des auteurs être tellement révélés, avec une intimité étalée sur internet, je me suis torturée longtemps avec la question : est-ce que je devrais le faire moi aussi? Est-ce que je dois créer ce lien-là? ». 

Par contre, en s’y prêtant parfois, elle a y a vite perçu une source d’angoisse : « C’est sûr que je vais toujours vouloir que ce que je fais soit ce dont on parle et non moi. Ce n’est pas de la supériorité morale de ma part, ça part simplement de mon introversion ».

Une question de temporalité

Aux États-Unis, l’écrivaine Zadie Smith s’est récemment retirée des réseaux sociaux pour préserver son « droit d’avoir tort ». Dans une entrevue accordée au Guardian, elle explique que d’avoir accès aux réactions immédiates de ses lecteurs peut avoir un effet paralysant sur son écriture. Il y a une instantanéité qui dérange le travail d’écrivain qui lui, nécessite une perspective, une prise de recul.

Fanny Britt explique qu’à ses yeux, les médias (sociaux et traditionnels) ne concordent pas avec le rythme de l’écrivain de fiction :« c’est une autre temporalité. Être présent sur les médias sociaux, c’est vivre dans le temps médiatique et selon moi, il y a une contradiction profonde avec la temporalité de l’écrivain ».

Elle admet qu’il y a peut-être un effet qui tient de la génération d’écrivains à laquelle elle appartient : « Si j’avais 25 ans aujourd’hui, il y a des bonnes chances que j’en aurais un, un blogue ».

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Le pouvoir au lectorat

À ses yeux, dans la dramaturgie ou la littérature, il n’est pas encore vital d’adhérer au cirque des médias sociaux. Souvent, ce qui fait vivre une oeuvre via le web, c’est le partage. Elle a vécu le phénomène avec Les Maisons et ses livres pour enfants publiés aux éditions La Pastèque. Le pouvoir réel est encore entre les mains du lectorat : « Je te dirais qu’il y a un pouvoir réel des lecteurs sur les réseaux sociaux. L’auteur c’est une chose, il peut donner envie de le suivre, mais ce qui va vraiment faire la différence c’est le bouche-à-oreille des lecteurs sur les médias sociaux c’est assez impressionnant ».

Elle ajoute qu’à sa connaissance, les éditeurs ne considèrent pas nécessairement les followers comme une valeur ajoutée et une raison suffisante pour publier une oeuvre. On comprend donc que la vie d’une oeuvre sur les médias sociaux n’a pas besoin de partir de l’écrivain.e. Pas pour l’instant en tout cas.

L’écrivain 2.0

L’internet n’est pas qu’une façon de se faire connaître en tant qu’écrivain, c’est une façon directe de partager l’écriture et il y a quelque chose de beau là-dedans. Mais comme l’a si bien dit Fanny, « c’est important de ne pas insister si on ne se voit pas dans ce rôle-là ».

Il n’y a toujours pas de recette miracle pour trouver l’équilibre entre la vie réelle et virtuelle, mais Fanny Britt a définitivement compris quelque chose de crucial : il faut s’écouter. Cette auteure démontre qu’il est possible de vivre de sa plume sans étaler son intimité sur les réseaux sociaux si ce n’est pas organique.

Exposition médiatique ou pas, l’écrivaine et dramaturge arrive à vivre de sa plume depuis un bon bout de temps et les projets ne manquent pas. « On verra pour la durée de carrière », nous dit-elle avec humour.

Sa toute dernière pièce, Hurlevents, est présentée au Théâtre Denise Pelletier jusqu’au 24 février.

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Mali Navia (6 billets)

Étudiante à la maîtrise en création littéraire à l'UQAM, Mali se passionne surtout pour les livres (évidemment), les séries télé étrangères en plus d'être cinéphile à ses heures. Ces dernières années, elle a fait des relations de presse, beaucoup de rédaction, un peu de recherche et des petites mises en scène pour le simple plaisir de toucher à tout. On peut la lire sur Urbania, sur C'est juste de la TV et sur son blogue personnel Les Inachevées.

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