Guillaume Lambert — Les scènes fortuites : Ode à la banalité

26 janvier 2018

Les scènes fortuites © Entract Films

Guillaume Lambert et Sarianne Cormier dans le long métrage Les scènes fortuites. © Entract Films 

L’histoire d’un gars qui n’a jamais fini son film avec Denis Lavant. Voilà qui résume Les scènes fortuites, premier long métrage du comédien et scénariste Guillaume Lambert. Un film sur la vacuité et les situations improbables de la vie, pour citer Damien Nadeau-Daneau, protagoniste au nom lui-même drôlement invraisemblable. On suit ce dernier dans la tragique banalité de sa vie, au gré de ses interactions sociales tout aussi tragiquement banales. De cette banalité jaillissent pourtant une beauté et une fragilité que le cinéaste s’est plu à mettre en lumière et en images. Ces relations ordinaires, somme toute souvent superficielles, permettront néanmoins à Damien de faire le deuil de son film et de passer à autre chose.

« On a une grande force de caractère, mais on est aussi parfois confus et pas toujours cohérents. C’est attachant. On jouit de la grande liberté d’être qui on est. »

– Guillaume Lambert

Si le quotidien de Damien n’a absolument rien de grandiose, Guillaume, lui, vient de connaître trois années fulgurantes : compétition officielle à Sundance et à Telluride en 2014 pour le court métrage Toutes des connes de François Jaros, la désopilante comédie à sketches Like-moi! de Marc Brunet, la websérie primée L’âge adulte… Son film s’est construit en parallèle, de fil en aiguille. C’est en rapaillant des retailles d’autres films que le sens a pris forme — un projet à l’image de son protagoniste en quête de sens.

Entretien avec un sympathique amoureux des films choraux.

Vickie dans Les scènes fortuites. Le clan dans L’âge adulte. Tes œuvres mettent de l’avant les relations frère-sœur.
J’avais besoin de mettre des liens de sang dans ce que je fais. Ça me fait rire que Valérie Cadieux — ma grande amie depuis l’université — joue ma soeur parce qu’on ne se ressemble pas du tout physiquement. Depuis que je suis arrivé à Montréal [il est originaire de Sorel-Tracy], je me suis bâti une famille de laquelle je suis très proche, à l’image des jeunes de ma génération qui ont une deuxième famille, sociale. J’avais envie de mélanger tout ça. J’ai l’impression qu’on a beaucoup vu de meilleurs amis dans les années 90. Dans la fratrie, le « ensemble malgré tout » me semble encore plus fort. C’était une belle façon à mes yeux de souder les personnages.

Damien semble pourtant si loin des gens qui l’entourent.
Damien est seul, il parle peu. Il est un dysfonctionnel social, il a de la misère à entrer en contact avec les autres et à s’ouvrir. Je voulais un flot de paroles, mais en faisant le pari d’un protagoniste discret et introverti. Tout le monde parle autour de lui, tandis qu’il observe et endure. Les rencontres avec les autres personnages sont comme de micro coupures de papier. Et, pourtant, ils lui permettent de s’émanciper et lui apprennent quelque chose.

Les membres de la famille nullement à l’écoute les uns des autres, le tandem de producteurs bobos, le ti-couple fusionnel. Tous ces personnages lui font vivre des moments d’une tragique banalité. Qu’évoquent-ils?
Cette superficialité me fait rire. Nos rapports avec les autres peuvent être drôles et tristes à la fois. C’est ça que j’ai voulu mettre en scène. Je m’intéresse aux paradoxes; je fais donc parler des personnes qui ne sont pas forcément les plus intéressantes. Et tout est un peu double dans le film. Je récupère souvent une blague de façon plus dramatique plus tard. En déconstruisant l’humour, je révèle toute la solitude et la détresse de Damien, pour lui permettre de se libérer de son projet de film qu’il n’a jamais réussi à terminer.

Scenes-Fortuites

Marie-Chantal Perron et Denis Lavant incarnent des sans-abris excentriques, au contraire des autres personnages. Qu’apportent-ils à Damien?
Une autre preuve que le film s’est construit de causes à effets, à l’instinct. Quand j’ai déterminé que la scène avec Denis Lavant ouvrirait le film, et que le film comporterait beaucoup de doubles, c’était clair que la conclusion inclurait un itinérant. J’avais envie d’offrir ce rôle-là — brut, sans maquillage — à Marie-Chantal, une artiste qui me fascine. La scène d’ouverture est une mise en abîme : c’est le film de Damien. Ensuite, une situation aussi inusitée que celle dans la scène se produit dans sa vie. C’est un rapport entre la réalité et la fiction, je boucle la boucle. On a tourné la scène à l’automne 2016, la dernière journée avant qu’il neige; le lendemain, on n’aurait pas pu. Marie-Chantal a été très généreuse.

François Pérusse donne lieu à ma scène favorite : Vickie et Damien qui chantent Chez Greenberg. Leur affection transparaît alors réellement. Comment t’est venue l’idée de les unir avec une toune de Pérusse?
Je savais qu’un narrateur lirait les blagues de mauvais goût de Rigolos vidéos et qu’un autre réciterait des lignes plus littéraires dans le film. Quand François m’a fait l’honneur d’accepter de jouer dans mon film, je me suis rappelé à quel point il me fait du bien. Il m’a appris le rythme et bien d’autres choses. Il possède une grande culture générale. J’aime son côté artisanal; enfant, je m’enregistrais sur cassette. Il a été ma comfort food à certains moments de ma vie, comme pour bien des gens de ma génération. C’est Sarianne Cormier (Judith) qui m’a fait réaliser l’importance de Pérusse dans le film. Je voulais que le frère et la sœur chantent après le mariage, parce que c’est tout ce qu’il y a à faire, en rire. Je suis tombé sur On déjeunera chez Greenberg et j’ai su que je tenais la chanson — ça correspondait à ma vision d’utiliser des éléments drôles de façon aigre-douce.

Ça m’a fait du bien de sentir l’amour que Vickie éprouve envers son frère, après qu’elle lui ait fait faux bond à un moment important.
Mes personnages sont plutôt égocentriques. Chacun souffre, sans trop dire pourquoi. Vickie représente un peu la frustration, Judith, la solitude. Les membres de la famille sont chacun de leur bord. Leur clan a été brisé, à cause de la mère qui s’est enfuie aux États-Unis avec un autre et qui oublie d’inviter l’une de ses filles à son mariage. Je voulais parler d’une forme d’égocentrisme, de problèmes de communication. On parle beaucoup de soi-même; je parle beaucoup de moi dans le film.

Les scènes du mariage révèlent bien ce manque de communication : la mère, qui sourit à pleines dents, est incapable de parler à ses enfants devant « son » monde. C’est seulement isolée, en fumant une cigarette, qu’elle s’avère intègre avec eux.
Cet événement unit le frère et la sœur; les masques tombent. Marie-France Marcotte est une grande actrice. Quand j’ai collaboré avec elle en 2011, je lui avais dit que je souhaitais qu’elle joue dans mon premier film. Elle avait envie que je la dirige, alors j’ai créé le personnage de la mère pour elle. D’ailleurs, on a tourné la scène du mariage au centre communautaire de Saint-Armand, où elle habite. On a peu vu Marie-France jouer des rôles comiques, mais elle porte tellement bien le drame que, même en jouant la comédie, elle dégage une grande humanité. Le personnage est blessé, névrosé; elle joue très bien le plus grand que nature. Tout est dans le non-dit, pas dans ce qui est récité.

Ton art semble beaucoup témoigner du « devenir adulte ».
J’ai « catché » à un moment donné que j’étais un adulte. Ceux de ma génération ont été des adolescents longtemps. On jouit d’une grande liberté, on a le droit de se tromper et d’essayer. Puis, à un moment donné, on se dit : « heille, tel pattern, il faut que j’arrête ça. » C’est souvent la première personne qui a un enfant qui nous rappelle que, c’est vrai, on vieillit. Et certains parents commencent à être malades. Nos parents baby-boomers atteignent leurs 70 ans. On fonctionne tellement par essais et erreurs; on n’a pas peur de se tromper. On a une grande force de caractère, mais on est aussi parfois confus et pas toujours cohérents. C’est attachant. On jouit de la grande liberté d’être qui l’on est. Être adulte, ça me semble presque plus comme un trait de personnalité qu’une étape. Certains sont matures jeunes, tandis que d’autres seront toujours de grands enfants. Et c’est fascinant.

Guillaume Lambert_Les scenes fortuites © Entract Films

Te sens-tu affranchi des conventions d’être adulte?
Je n’ai pas l’air terre-à-terre, parce que je campe pas mal de rôles comiques, mais je suis assez pragmatique. En revisitant mes archives d’enfant, j’ai réalisé qu’à sept ans je savais ce que je voulais faire. J’ai dit dans une entrevue à Sorel que je voulais être caméraman : je voulais être réalisateur sans même savoir ce que c’était. J’allais filmer du monde avec une caméra. Pour moi, la réalisation, la direction d’acteurs sont des actes d’écriture, des façons d’écrire, de dire quelque chose — ma façon de transposer mon regard sur une certaine réalité.

J’ai lu que l’idée de ton film est partie du mot « fortuit ».
Comme l’idée de mon roman Satyriasis (mes années romantiques) est partie du mot « satyriasis » — c’est mon petit côté joueur de Scrabble. J’aime la littérature française. Quand je tombe sur un mot que je ne connais pas, je veux savoir ce qu’il veut dire. Je trouvais « fortuit » très beau, très poétique. Il évoquait aussi l’errance. Même s’il signifie simplement « qui relève du hasard », il soulève une certaine ambiguïté. À la première du film, PaparaGilles a demandé à tout le monde ce que ça voulait dire. Il laisse étrangement place à l’interprétation. Et le hasard m’interpelle beaucoup. Je voulais mettre en scène plusieurs personnages et ne pas tout expliquer. J’ai évité la construction classique « élément perturbateur-rebondissements-conclusion ». Il m’arrive parfois des trucs ridicules, comme débouler les marches à la maison, seul. Pourquoi ça arrive, un truc comme ça? C’est tellement inutile. Je voulais mettre en scène ce genre d’anecdotes, ces retailles de la vie qui me fascinent.

Des films qui l’ont inspiré

Frances Ha, de Noah Baumbach « Greta Gerwig a inspiré le personnage de Judith. »

Happiness, de Todd Solondz « L’humiliation comme moteur dramatique. Les gens se font humilier de manière très banale. Le personnage de Joy m’a beaucoup inspiré. »

Magnolia, de Paul Thomas Anderson « Une femme menace son mari avec un fusil. Leur fils s’apprête à se suicider au même moment. Il se jette du toit, la femme tire par accident au même moment, la balle traverse la vitre et tue le fils — qui aurait survécu, puisqu’il atterrit dans un filet. C’est l’une des premières séquences du film, et elle a inspiré ma prémisse : un viaduc s’écroule et fauche la vie de la sœur d’un des personnages. À la vitesse où la voiture allait, une personne est décédée. Les trajectoires improbables du destin me fascinent. Le mot “fortuit” contient ça, ce qui arrive par hasard.

Il y a aussi une métaphore entre l’effondrement des infrastructures et la quête de sens de ma génération. Les boomers ont tout construit dans les années 60 et, là, on doit rebâtir et on ne sait pas trop comment. La société vieillit, on est en minorité, on a beaucoup de responsabilités tout d’un coup et on ne se sent pas toujours apte. »

Les VHS : « La photographie et le grain de la pellicule. Les films des années 90 sur les geeks. »

Like-moi!, lundi 22 h, sur les ondes de Télé-Québec.
La deuxième saison de L’âge adulte sera diffusée sur ICI Tou.tv à partir du 4 avril.

Caroline Bertrand (17 billets)

Musique, cinéma, littérature, télé, théâtre : elle carbure à la culture. Rien de mieux que le journalisme artistique pour faire rayonner les œuvres des artistes. Quand elle n’est pas en train de regarder film ou série ou d’écouter en boucle des albums, elle court ou se déchaîne au spinning.

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