Marc Beaupré, metteur en scène en ascension

15 novembre 2017

Marc Beaupré / Crédit : Kelly Jacob

Marc Beaupré / Crédit : Kelly Jacob

Avec sa mise en scène de L’Illiade au Théâtre Denise-Pelletier à Montréal, le metteur en scène Marc Beaupré accède pour la première fois à des moyens de production à la hauteur de son immense talent et de ses idées grandioses. Regard sur le parcours d’un homme de théâtre qui devient peu à peu l’un des artistes les plus importants de la scène montréalaise.

Les habitués montréalais des plus petites scènes, de La Chapelle aux Écuries, ont été les premiers à constater l’appétit de Marc Beaupré pour les mises en scène avant-gardistes et rigoureuses, qui décoiffent le répertoire classique tout en le rendant excessivement limpide et contemporain.

Mieux connu comme comédien grâce à son récent rôle de Marc Arcand dans Série noire, il est pourtant l’un des joyaux québécois de la mise en scène, qui travaille avec une rare exigence et qui plonge dans les œuvres canoniques avec un plaisir manifeste. Il ose des relectures aussi intelligentes que surprenantes et, pourtant, il demeure directement aligné sur la pensée de Camus, de Molière ou d’Homère.

Sa méthode? Actualiser les grands textes en restant au plus proche de l’écriture, en fouillant dans les sous-couches du texte pour mieux en faire résonner ce qu’ils ont de profondément viscéral. Un artiste-archéologue, qui cherche ce qu’il y a de vif et d’actuel dans l’archaïque.

L’ampleur du tumulte

De gauche à droite : Maya Kuroki, Justin Laramée, Catherine Larochelle, Jean-François Nadeau, Louis-Olivier Mauffette, Émile Schneider, Guillaume Tremblay / Crédit : Gunther Gamper

De gauche à droite : Maya Kuroki, Justin Laramée, Catherine Larochelle, Jean-François Nadeau, Louis-Olivier Mauffette, Émile Schneider, Guillaume Tremblay / Crédit : Gunther Gamper

Sur le grand plateau du Théâtre Denise-Pelletier ces jours-ci, son esthétique se déploie pour la première fois avec autant d’ampleur. Les codes théâtraux qu’il a commencé à développer en 2010 dans Caligula Remix, s’appuyant sur la choralité, sur la puissance du son et sur l’échantillonnage et le mixage des voix, trouvent une remarquable chambre d’écho dans cette grande et mythique salle envahie d’un public étudiant.

À l’époque de Caligula Remix, Marc Beaupré avait eu l’idée singulière d’inviter le jeune critique de théâtre que j’étais à assister à l’entièreté des répétitions. Fasciné, silencieux, en retrait, j’ai observé la pièce se construire et j’ai vu naître ce brillant travail qui, depuis, a été considéré comme une référence québécoise en matière de «dramaturgie sonore».
 

 
Ce qui me frappait alors le plus, et qui continue de me marquer, c’est la manière dont ce rigoureux travail d’enregistrement et de ré-échantillonnage, réalisé en direct sur scène par les acteurs eux-mêmes, raconte et réactualise notre rapport à l’histoire et aux récits anciens. Le travail de Marc Beaupré, dans ce spectacle, avait le pouvoir de rendre extrêmement vifs et tangibles les personnages historiques ou mythologiques, comme ce Caligula autoritaire et passionnel qu’Emmanuel Schwartz interprétait fougueusement.

La mise en scène incarnait aussi, par le biais des recompositions sonores, le passage du temps et les inévitables distorsions ou réinterprétations de l’histoire. Et le comble : en inventant une forme rythmée, presque percussionniste, Beaupré faisait un théâtre physiquement engageant, jamais ennuyant, captivant pour l’œil comme pour les oreilles, qui racontait le despotisme de manière percutante et qui invitait à de fertiles réflexions.

Un metteur en scène décomplexé

Émile Schneider, Jean-François Nadeau et Louis-Olivier Mauffette dans L'Illiade / Crédit : Gunther Gamper

Émile Schneider, Jean-François Nadeau et Louis-Olivier Mauffette dans L’Illiade / Crédit : Gunther Gamper

Aujourd’hui, avec L’Illiade, il continue dans la même voie, explorant davantage la choralité et l’unisson, pour raconter comment des guerriers grecs et troyens, en se faisant la guerre, étaient au fond unis dans la même quête, en tous points similaires malgré les combats qui les opposaient. En racontant la guerre, il raconte ainsi ironiquement la paix, la pulsion humaine de rassemblement, le sentiment d’absolu qui place l’entièreté des hommes dans un même combat, dans un même parcours, dans le même instinct de survie.

Ils sont rares, les metteurs en scène qui se montrent à ce point décomplexés devant les grands textes. Marc Beaupré a aussi réinterprété Dom Juan, de Molière, en tentant d’intégrer Twitter à la mise en scène, invitant les spectateurs à commenter l’intrigue et à la faire évoluer.

Il a fallu un peu de temps avant que les grands théâtres institutionnels fassent appel à ses talents, mais il leur arrive maintenant aussi de le faire pour s’attaquer à des textes contemporains. Il s’est montré très à la hauteur, notamment, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui à la barre de la pièce Instructions pour un éventuel gouvernement socialiste qui souhaiterait abolir la fête de Noël.

Il faut le suivre, je vous le dis.

Philippe Couture (2 billets)

Passionné de théâtre et omnivore culturel, Philippe Couture vit entre Montréal et Bruxelles, passe ses soirées dans les salles obscures et court les festivals en quête de frissons et de nourriture intellectuelle. Il aime un art qui raconte le monde sociopolitique et qui ose prendre des chemins inexplorés. Collaborateur du magazine Voir, de la revue Jeu et de l'émission Plus on est de fous, plus on lit!, il est aussi à ses heures édimestre, recherchiste et rédacteur culturel.

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