Leonard Cohen: le MAC salue le parrain de la mélancolie

6 novembre 2017

Photo: Michael Putland

Photo: Michael Putland

Tout juste un an après la disparition de Leonard Cohen, le Musée d’art contemporain de Montréal lui rend un hommage exhaustif avec l’exposition Leonard Cohen: Une brèche en toute chose/A Crack in Everything. Nous nous sommes entretenus avec John Zeppetelli, conservateur en chef du musée, afin d’en savoir plus sur ce projet magistral.

Contrairement à ce que l’on pourrait être porté à croire, l’exposition n’est pas née à la suite du décès de Cohen. Voilà trois ans que l’équipe du MAC s’affaire à la réaliser. « Cohen avait approuvé l’expo. Il était assez enthousiasmé par l’idée, bien qu’il se demandait pourquoi le musée voulait lui consacrer un tel événement! »

En effet, il y a quelque chose d’assez inusité dans le fait de dédier cinq mois à un musicien pour un musée d’arts visuels. Pourquoi avoir choisi de le faire dans ce cas particulier? « Cohen est une figure profondément montréalaise, qui est à la fois planétaire. C’est une icône qui fait le consensus ici, à Montréal; toutes les communautés l’adorent. Je l’adore aussi, car pour investir trois ans de sa vie sur quelque chose, il faut évidemment que ce soit d’abord un intérêt personnel. »

Au moment de concevoir l’expo, le Musée a tout de suite tenu à s’éloigner de la notion de rétrospective, s’intéressant plutôt à la signification de l’œuvre de Cohen en tant que telle, à l’héritage laissé par l’artiste. « On ne voulait pas que ce soit une exposition biographique où l’on célébrerait une personnalité. Cohen est ici le prétexte, le point de départ… On cherche à prendre le pouls de son influence sur les artistes d’aujourd’hui à travers sa poésie, sa littérature, sa musique, sa spiritualité… à savoir comment son œuvre s’insère dans une plus large discussion culturelle.»

Pour ce faire, John Zeppetelli et son co-commissaire Victor Shiffman ont procédé à un important travail de sélection d’artistes et, comme c’est souvent le cas en création, la magie a opéré et les choix se sont imposés tout naturellement. Ce fut notamment le cas pour l’artiste sud-africaine Candice Breitz, qui s’intéresse au phénomène du vedettariat et au fanatisme qui en découle. « Quand je lui ai écrit pour lui proposer de participer à l’expo, elle m’a répondu immédiatement en me disant que c’était incroyable que je la contacte, qu’elle était allée faire son jogging sur la plage le matin même en écoutant Leonard Cohen et qu’elle s’était promis de faire un projet sur lui au courant de l’année. J’ai eu un frisson en me disant que ça augurait super bien! »

Pour l’exposition, Breitz a choisi 18 fans de Cohen, des hommes de 65 ans et plus, qui ont été enregistrés en train de chanter l’album I’m Your Man en entier. À leurs voix, ont été ajoutés les chants du chœur de la synagogue de famille de Cohen, des voix qu’il avait utilisées dans son dernier album, comme dans un désir de renouer avec ses racines avant de partir. L’œuvre de Candice Breitz offre donc un paradoxe intéressant où les chanteurs amateurs tiennent le rôle principal et les chanteurs professionnels occupent l’arrière-plan. « C’est une installation majeure qui va ensuite s’intégrer dans la collection permanente du MAC, on est très fiers de ça. »

Il est évident que l’exposition attirera un bassin de visiteurs qui ne fréquentent généralement pas le musée. Comment s’assurer de les interpeler? « On ne voulait pas se retrouver avec des déclinaisons trop hermétiques sur Cohen, on voulait ancrer l’expérience pour tous les fans qui allaient venir. L’expo débute donc avec quatre projections simultanées de concerts de Cohen des années 60 jusqu’à nos jours. On va par exemple le voir, sur split screen, qui chante Suzanne à deux époques différentes en même temps.

Les autres titres classiques de Cohen ne seront évidemment pas laissés pour compte. Dix-huit artistes de renommée internationale – dont Moby, The National, Lou Doillon, Half Moon Run, Sufjan Stevens et Ariane Moffatt – se sont prêtés au jeu de reprendre certaines des pièces les plus marquantes de son répertoire. Les 18 reprises exclusives pourront être entendues dans l’installation À l’écoute de Leonard. « C’était un grand défi de trouver un équilibre sonore avec toutes ces chansons à l’intérieur de la salle… » La projection simultanée des paroles des chansons permettra aux visiteurs de se sentir encore plus immergés dans la musique et les mots de Cohen.

L’une des œuvres de l’expo qui risque de faire le plus parler d’elle en est une hors site. Il s’agit de celle de l’artiste Jenny Holzer qui, depuis une quinzaine d’années, projette des textes de poètes sur de grands bâtiments, parfois symboliques, ou encore dans l’espace naturel, sur des flancs de montagne, par exemple. Puisque l’équipe du MAC cherchait une manière de lire autrement la poésie de Cohen, la démarche de l’artiste américaine lui est tout de suite venue à l’esprit.

« On va projeter des textes de Cohen sur le Silo no 5 dans le Vieux-Port de Montréal. Il va y avoir trois projections avec des séries de textes en français et en anglais qui vont défiler lentement sur plusieurs centaines de pieds de largeur. Le tout premier soir [le 7 novembre], ce sera pour commémorer l’anniversaire de la mort de Cohen, donc ça risque d’être assez émotif. Ça risque de rappeler la vigile qu’il y avait eu devant sa maison dans le parc du Portugal suite à sa mort, mais à plus grande échelle. Les fans locaux et internationaux, qui seront venus pour le concert qui aura eu lieu la veille, pourront tous s’y réunir. »

Une exposition lumineuse, donc, qui célèbrera la vie et le legs de Cohen, mais qui comptera aussi des œuvres plus sombres, comme celle de l’artiste irako-américain Michael Rakowitz qui aborde les dilemmes éthiques en lien avec Israël, la Palestine et le Moyen-Orient auxquels Cohen a dû faire face en tant qu’artiste juif, ou encore celle du réalisateur israélien Ari Folman (Waltz with Bashir), intitulée Depression Box, qui évoque la maladie mentale à l’aide d’une technologie immersive.

« Il ne faut pas oublier que Cohen a énormément souffert de dépression, c’était un grand mélancolique. Et c’est pour ça qu’on a choisi cette parole magnifique de l’une de ses chansons, Anthem, pour nommer l’expo « Il y a une brèche en toute chose ». Car pour lui, il y avait d’innombrables preuves que le monde était imparfait. En revanche, il termine sa phrase par « c’est ainsi que la lumière pénètre ». Pour moi, ça résume tout. Non seulement pour Cohen, mais pour nous tous. »

Photo: Claude Guassian

Photo: Claude Guassian

 

Leonard Cohen: Une brèche en toute chose/A Crack in Everything

Du 9 novembre 2017 au 9 avril 2018

Musée d’art contemporain de Montréal