Ericka Soucy et Alexandra Gilbert : le noeud du nid

29 novembre 2017

Noeud du nid

En lisant « Les murailles » d’Ericka Soucy et « Gourganes » d’Alexandra Gilbert, une question se pose : sont-elles des âmes sœurs littéraires ? Les deux publient leur premier roman cette année (quoique Ericka Soucy est déjà poète publiée), et les parallèles à dresser entre les deux plumes laissent présager une sorte de connexion cosmique.

Pour se rapprocher d’un père absent, la narratrice du roman Les murailles quitte la métropole pour se rendre sur la Côte-Nord, question de passer du temps avec un géniteur qu’elle a trop peu connu, avec qui elle souhaite créer une connexion soudaine, après des années de distance.

Du côté de Gourganes, la narratrice souhaite à tout prix s’éloigner d’une mère poule hyper-protectrice, cette fois-ci en quittant les paysages hivernaux pour se rendre en Afghanistan, aux ctés de travailleurs humanitaires, dans un contexte de danger imminent.

Les deux autrices s’adressent à un sujet absent : dans le cas d’Ericka Soucy, c’est le copain délaissé à qui la narratrice écrit chaque jour à partir du chantier de La Romaine, dans une forme de deuil résigné, de retrouvailles simples et sobres.

Alexandra Gilbert se libère via la parole en s’adressant à une mère qui l’étouffe, mais dont l’étreinte presque meurtrière lui manque à quelques occasions.

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Ericka Soucy et Alexandra Gilbert

On a également droit à des incursions féminines dans des milieux d’hommes. La jeune fille de mineur passe son temps avec des chums de chantier, des gars de construction, peu habitués à voir des femmes dans les parages, peu enclins à développer de longues conversations avec la citadine invasive.

De son côté, Alexandra Gilbert traduit l’aliénation graduelle et suffocante du niqab ou de la burqa, qu’elle doit porter par moments, et qui entraînent, sans qu’elle ne s’en rende compte, une forme de frustration sourde qui habite tout son corps. Seul remède, aller faire l’Occidentale enrichie à Dubaï, question de laïciser ce voyage où les femmes doivent se faire discrètes et polies à tout moment.

Pour Les murailles, Ericka Soucy a passé des années de recherche, à discuter avec les travailleurs qui deviendront, par la force des choses, des personnages. Elle explique que sa plus grande fierté avec ce livre, c’est d’avoir entendu de la bouche de ces hommes qu’elle représentait fidèlement leur monde, leur quotidien.

De son coté, Alexandra Gilbert est une voyageuse chevronnée, ayant travaillé au sein d’organismes humanitaires. Les détails des problèmes structurels et des tours de passe-passe nécessaires pour vivre un semblant de normalité dans un quotidien marqué par la présence talibane sont autant le fruit de recherches que d’expériences inestimables sur le terrain.

Chose certaine, il y a chez les deux créatrices une maîtrise raffinée de la langue, une habileté à manipuler le ton, à créer des images saisissantes, et à faire comprendre la fragilité et la vulnérabilité des liens, particulièrement des liens familiaux, qui s’effritent avec le temps et disparaissent, enterrés soit par la neige, soit par le sable.