Émile Proulx-Cloutier — Marée haute : Quand la vie nous submerge

17 novembre 2017

 

Émile Proulx-Cloutier, « Marée haute »

Quatre ans après le mémorable Aimer les monstres, Émile Proulx-Cloutier nous offre un somptueux nouvel album, Marée haute, sur l’étiquette La Tribu. « Marée haute » comme dans ce qui nous submerge et nous soulève. Sur cet opus, tant le musicien — qui se dévoile plus intimement — que ses personnages sont envahis par un «trop-plein», tel que le nomme le principal intéressé. Un trop-plein qui peut également donner de l’élan pour mieux nous élever.

L’eau, la mare, la vague, l’océan : ces images empreignent les histoires d’Émile. Un leitmotiv nullement délibéré qui s’est plutôt imposé, puisque l’écriture était bien avancée quand l’auteur y a constaté la récurrence de ces métaphores. Des images que les déferlantes s’étant encore abattues sur le monde cette année — ouragans à la chaîne, tsunamis de dénonciations sur le web — ont certainement contribué à nourrir. « On vit à coup de gros envahissements. On reçoit des affaires par grosses vagues. Bien que je me sente plus souvent submergé que soulevé, les bateaux ne partent pas à marée basse : ils décollent à marée haute. »

Une page importante se tourne avec la parution de ce disque auquel il bûche depuis quatre ans, y ayant consacré toutes ses énergies dès qu’il ne s’affairait pas à ses multiples autres projets — on le connaît en effet aussi comme comédien, scénariste, metteur en scène et documentariste proche des causes sociales. Bien que le rôle d’auteur-compositeur-interprète occupe une place considérable dans la vie du pianiste, il n’écarte pas pour autant ses autres passions, avec lesquelles il jongle sans arrêt. « C’est l’histoire de ma vie. Même si je travaille beaucoup, on me rappelle constamment que ça fait longtemps que je n’ai pas fait telle ou telle chose. »

« La chanson Force Océane est une forme de réponse à tous ceux qui se gargarisent du fait que le féminisme a connu ses belles heures et que c’est maintenant un vieux sujet, une lutte passée. Elle est plus un coup de gueule mélangé à un cri du cœur. »

Pour Émile, écrire prend du temps, beaucoup de temps. Il n’est pas de ceux, à son grand désarroi, qui pondent des bijoux coulant naturellement de leur cœur en une nuit, à coup d’insomnie — diantre qu’il les envie, ceux-là. Ses chansons, il les façonne pendant des mois, voire une année durant. Son principal défi : la cruciale première phrase. « Je m’arrache les cheveux à trouver la putain de première phrase. Souvent, j’ai déjà imaginé toute l’histoire… mais je la commence comment? Qui parle à qui? C’est pour ça que ça me prend des mois écrire une toune. À la fin, malgré tout le temps que j’y mets, elle a juste l’air d’une autre toune. » Aux oreilles des mélomanes, de ce travail d’orfèvre émanent des textes poignants, incarnés, empreints d’humanité.

Dans la foulée d’Aimer les monstres, le chanteur a énormément appris. Sur son précédent album, les textes tenaient le gouvernail. Cette fois-ci, il a voulu laisser plus de place à la musique, s’affranchissant sur le plan de la composition afin de s’éclater davantage. En découlent de vastes plages musicales dénuées de paroles, sur lesquelles les envolées instrumentales prennent toute leur ampleur. Il a aussi offert une plus grande liberté à son réalisateur-arrangeur, Guido del Fabbro. « Je lui ai laissé plus de corde pour qu’il aille aussi loin qu’il le voulait dans les arrangements, sans même que je ne sache ce qu’il faisait parfois. Même les instrumentistes ont pu improviser. Ç’a été bénéfique. En élargissant le terrain de jeu, je me suis laissé surprendre. »

Cet orchestral et intense Marée haute se greffe à une année remarquable pour Émile l’acteur, qui aura tant brillé à la télé qu’au cinéma. Alors qu’elle s’annonçait famélique, elle lui a finalement réservé « trois, quatre belles surprises sorties de nulle part » qui lui auront permis, encore une fois, de vivre de diverses passions. « On me demande souvent si je larguerai une de ces carrières-là un jour, mais c’est comme si j’abandonnais un de mes enfants. »

Discussion avec un prodige éloquent et sensible au cœur tourné vers l’Autre.

En quoi Marée haute se distingue-t-il d’Aimer les monstres?
Le premier combinait vraiment coups de gueule et récits réalistes de personnages ayant vécu quelque chose que je n’ai pas connus. Vers la fin, je m’approchais de la confession. Sur Marée haute, j’ai rebalancé tout ça : tout en préservant les histoires et les coups de gueule, j’expose une part plus visible et moins protégée de moi. Mais je désire toujours projeter des films dans la tête des gens. C’est pour ça que je fais de la musique. J’orchestre, j’organise, j’aligne des images et un récit pour qu’on accompagne quelqu’un tout au long d’une toune, qu’on plonge dans un destin avec ses lieux, ses textures, ses odeurs. Il se passe quelque chose à l’intérieur d’une chanson.

Ton affection pour la cause autochtone transparaît dans tes créations. Pourquoi avoir adapté Mommy chantée originalement par Pauline Julien (devenue Maman), à la réalité autochtone?
J’ai été formateur-intervenant trois étés pour la Wapikoni mobile [cofondée par Manon Barbeau, la mère d’Anaïs Barbeau-Lavalette], dans une communauté d’Abitibi, où je donnais des ateliers de musique et de vidéo aux jeunes. C’est un espace d’expression pour eux. Mon ami Kevin Papatie a réalisé un court métrage qui traitait de l’évolution de la langue au sein d’une famille, de l’arrière-grand-mère, qui ne parle que l’algonquin, à sa petite-fille, qui ne parle que le français. La ressemblance avec la chanson Mommy m’a frappé, puisqu’elle anticipe un futur où plus personne ne parle français au Québec. Cette crainte anticipée décrit exactement la situation des autochtones. Des gens âgés parlent une langue que les jeunes ne comprennent pas. Ce n’est pas juste d’une tristesse inouïe, c’est aussi une réalité latente, qu’on nous a peu enseignée.

Que souhaites-tu que ton adaptation produise comme effet?
L’idée de l’adapter m’a trotté en tête des années avant que je m’y attelle. C’était très délicat : par un petit geste, je voulais tenter de rebâtir un pont avec les peuples autochtones. Socialement, c’est tranquillement en train de se faire, mais, pour y arriver, ça prendra du temps et pas seulement de l’argent du gouvernement, mais bien une prise de conscience collective — et je m’inclus là-dedans. On parle de siècles de négation ou d’aveuglement volontaire de la part des non-autochtones. Cette cause résonne plus depuis quelques années, mais c’est ponctuel, on avance en pointillé, sans relier les points, comme si on avait du mal à s’y intéresser franchement. On s’intéresse aux très mauvaises nouvelles, alors qu’il y a des histoires positives, surprenantes ou énergisantes.

Je chante Maman en spectacle depuis trois ans et je me rends chaque fois compte de son effet sur le public. C’est un air hyper connu — moins par contre pour ma génération et les plus jeunes — très lié à la peur de perdre quelque chose d’essentiel. En la transposant légèrement vers la réalité de quelqu’un d’autre à laquelle elle s’applique, il y a un geste d’empathie. Je veux faire plus que réfléchir au sort de quelqu’un d’autre, je veux établir une connexion émotive. J’ouvre des brèches dans les humains qui m’écoutent; ensuite, le travail reste à faire, mais encore faut-il qu’il y ait ouverture. Quand 400 personnes applaudissent une chanson, une réflexion, une discussion peut s’amorcer. Évidemment, c’est juste une chanson, mais depuis que je l’ai composée, je la fais toujours en show.

Te considères-tu engagé?
Les gens engagés sont ceux qui travaillent avec eux chaque semaine, qui tentent de créer des structures. Il ne faut pas juste aider, il faut fournir des outils et bâtir une vraie relation de respect — et ça ne passe pas que par l’argent et les programmes. C’est plus viscéral que ça. Pour que je m’étiquette « engagé » dans cette cause, il faudrait que j’en fasse plus qu’en ce moment, mais elle me touche et me préoccupe particulièrement. Il m’est resté des amitiés de la Wapikoni, et c’est naturel pour moi d’en parler en spectacle. Ça contribue à rebâtir le pont.

La poète innue Natasha Kanapé Fontaine chante en innu-aïmun à la fin de Maman. Qu’est-ce qui vous a menés à collaborer?
On s’est rencontrés à la Wapikoni. On m’avait invité à chanter Maman, et elle me succédait sur scène. On était un bon match, alors je lui ai demandé de faire des voix sur la chanson et d’y chanter la composition qu’elle avait présentée. Elle est en train d’apprendre la langue de ses grands-parents, car elle veut la transmettre le jour où elle aura des enfants. Natasha est vraiment fière, droite; elle ne fait pas semblant que tout va bien, mais elle est joviale et rieuse. Elle peut aussi être baveuse. Il faut l’entendre, ça aussi. C’est pour ça qu’elle clôt la chanson : on a beau se laisser croire que les peuples autochtones coulent, c’est faux. Malgré la tragédie, ils font des enfants qui grandissent, se multiplient. La prochaine génération sera plus nombreuse.

Ton hymne Force Océane est bouleversant. Quel est ton rapport au féminisme?
Ça m’a pris une grosse année écrire ce texte. L’idée n’était pas de faire un manifeste, mais plus de reconnaître la surcharge qui incombe encore les femmes aujourd’hui par rapport à la charge que je porte. Je ne parle pas que des tâches, mais bien du poids des apparences, de la performance, du multifonction. La chanson comporte une part d’hommage, mais je veux aussi vivifier les gens tout en reconnaissant que le débalancement existe toujours. Elle est une forme de réponse à tous ceux qui se gargarisent du fait que le féminisme a connu ses belles heures et que c’est maintenant un vieux sujet, une lutte passée. Encore là, s’il y a une tribune pour parler de féminisme, je me placerai le dernier en file, parce qu’il y a des centaines de voix plus pertinentes que la mienne pour en discuter. Elle est plus un coup de gueule mélangé à un cri du cœur. En spectacle, les hommes l’entendent et la reçoivent, et elle se fraie un chemin en eux par rapport à leur propre vie.

Je m’intéresse beaucoup au féminisme, il fait partie de ma vie : j’ai été élevé par une féministe, j’ai eu des enfants avec une féministe, de nombreuses amies le sont. Mais j’en suis encore à lire à ce sujet, à m’informer et à apprendre. Je ne donnerai de leçons à personne. Mais c’est ma façon d’en parler. Je remets constamment en question ce que je peux faire, comment j’enseigne à mes enfants. Je ne pense pas que j’aurais le courage d’échanger ma vie contre celle d’une femme, encore aujourd’hui.

Pour quels conseils remercies-tu Gilles Vigneault dans ton livret?
J’ai suivi un atelier d’écriture en gang avec Gilles il y a quatre ans. Comme il a eu lieu au début de mon processus d’écriture, il l’a forcément teinté. Gilles compare la chanson à un bateau : les paroles, c’est la coque, et la musique, la voile. Avec une toute petite coque et une très grosse voile, ton bateau n’ira pas loin. À l’inverse, si le texte est massif, mais que la musique ne lui donne pas d’élan, il n’avancera pas plus. Ça prend parfois aussi la marée pour le bateau s’élance, soit une bonne raison en dessous. Gilles m’a influencé quant au choix de mots : il prône la simplicité et le mot direct. Mes textes fourmillent de mots, alors j’essaie de faire naître l’image tout de suite, en quelques phrases. Je n’ai pas 10 pages pour établir le lieu et ce qui se passe, j’ai 16 mots. Et il ne faut pas trop expliquer non plus — on fait face au même défi en scénarisation. C’est là que je pige dans ma formation en cinéma.

Race de monde, Les murs et la mer : le spoken word est présent sur tes albums. Qu’aimes-tu particulièrement de cette forme poétique?
La batterie est le premier instrument que j’ai appris. Mon frère m’a mis des baguettes dans les mains, et je jouais sur le divan. Mon rapport à la musique et à l’écriture est d’abord percussif et rythmique. Mon travail repose sur la façon dont s’entrechoquent les mots; même sans mélodie, quelque chose se passe, comme une rivière qui cogne sur des cailloux. J’aime que les mots eux-mêmes créent une petite passe de drum, qu’ils fassent des vagues. Les suspensions, les consonnes et les voyelles, le sens créent des variations de rythmes. Le mot « rime » a les mêmes racines que « rythme » : les rimes ne sont pas qu’esthétiques, elles sont des repères sonores, un point d’appui pour que le rythme avance, pour jumeler des mots, boucler des pensées et en ouvrir d’autres, lier deux affaires sans lien apparent.

Dans Retrouvailles, tu chantes : « sont rares les gens qui vont où ils voulaient ». Es-tu rendu où tu voulais?
Il y a 12, 15 ans, on s’était demandé entre amis où on se voyait dans ce même nombre d’années. Je voyais des enfants dans le portrait et une heureuse combinaison des métiers d’interprète et de créateur. Ces deux piliers de ma vie professionnelle — mettre au monde mes propres œuvres et camper des personnages —, j’en vis. Après ça, est-ce que mes ailes sont aussi déployées que je le voudrais ou le pourrais? C’est dur de l’affirmer, mais, en même temps, je suis chanceux parce que je gagne ma vie alors que trop ne le font pas. La vie a été généreuse envers moi. Mais je veux toujours déplacer plus d’air et offrir aux gens des créations qui s’immiscent dans leur vie. J’ai envie d’être pertinent, un repère où certains veulent se blottir. Je pense qu’on rêve tous de faire un geste artistique fort et durable, qui se grave quelque part. Ç’a l’air prétentieux de dire ça, mais comme je ne sauve pas de vies, j’ai envie d’être une petite lanterne pour du monde. Et si l’on sent que notre lanterne n’éclaire personne, c’est difficile.

Quels sont tes rêves comme artiste?
Tout ce que je fais, je souhaite le faire mieux, me forger un vrai savoir-faire. J’aspire à une maîtrise et un dépassement. Je me considère assez novice dans tout ce que je fais, j’apprends encore la technique. L’expérience embarque peu à peu, mais je veux maîtriser tous ces différents champs.

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Émile au petit et au grand écran

Nous sommes les autres, de Jean-François Asselin

La Bolduc, de François Bouvier

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Plan B, Séries Plus

Plan B © 2016 Corus Média
Louis Morissette et Émile Proulx-Cloutier dans la série Plan B. Crédit photo : Corus Média 2016

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Caroline Bertrand (3 billets)

Musique, cinéma, littérature, télé, théâtre, arts visuels : la culture, c’est toute sa vie. Et, férue de la langue française, elle adore écrire. À ses yeux, il n’y a rien de mieux que le journalisme culturel pour vivre de ses passions. Elle a notamment été journaliste pigiste, rédactrice et réviseure en magazines (Décormag, Elle Québec, Coup de pouce), journaliste musicale pour le blogue Feu à volonté et traductrice de l’anglais au français en agence.

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