ARTISTE À DÉCOUVRIR : Sébastien Thibault, illustrateur

15 novembre 2017

Le portfolio de Sébastien Thibault est une preuve irréfutable que le vent du large et le panorama du Fleuve-St-Laurent provoquent des stimuli de grande créativité. En demande à travers le monde, l’illustrateur de Matane nous parle de la création de ses images fortes en symbolisme.

toxic_loveToxic Love ©Sébastien Thibault

Souvenez-vous d’un souvenir de jeunesse qui a pu avoir une influence sur votre choix de devenir illustrateur.

Quand j’étais petit, les iPad n’existaient pas (je ne suis pas si vieux, mais quand même). Dessiner était un excellent moyen pour patienter avant le souper en créant des monstres sanglants. Je suis de nature timide, alors je pense que c’était – et c’est encore – une façon géniale de m’exprimer.

Décrivez votre style en vos mots.

Je ne pense pas me tromper en disant que mon style est simple, coloré et direct, mais saupoudré d’une petite touche surréaliste et humoristique. J’aime faire rire, réfléchir et parfois choquer les gens. Pour décrire mes illustrations à ceux qui ne les ont jamais vu, je leur dis que c’est un mélange de Magritte et du groupe punk NOFX.

loi_anti-gayLa vie sous la loi anti-propagande gaie en Russie ©Sébastien Thibault

Quelles ambiance, atmosphère ou routine vous permettent d’être créatif?

Je travaille à temps plein comme illustrateur et j’ai la chance d’avoir un studio à la maison. Je n’ai pas de routine particulière, sinon de passer du temps avec ma famille de 16h30 à 21h et de m’accorder un 45 minutes de vélo par jour pour garder une «certaine» forme. Pour le reste, comme je travaille assez souvent avec des médias étrangers, il n’est pas rare que je doive travailler de jour et un peu de nuit. La difficulté, c’est de rester concentré, tout en répondant aux courriels en plus d’alimenter mes médias sociaux avec mes projets. C’est pourquoi je ne déteste pas le travail de nuit, c’est plus tranquille.

Vous créez vos oeuvres à Matane dans la région du Bas-St-Laurent. Est-ce que le secret de vos bonnes idées se cache dans le vent du large et la proximité du fleuve St-Laurent? 

C’est certain que la nature, le climat et le fleuve ont beaucoup d’influence sur ma créativité. Ici, j’ai le sentiment d’avoir de l’espace dans ma tête pour les projets et les idées. Je sens que tout est possible. Montréal est une ville que j’affectionne beaucoup, mais quand j’y vais j’ai l’impression d’être over stimulé. Je trouve ça enrichissant, mais pas très bon pour la concentration. Ça peut paraître cliché à dire, mais quand je suis en mode recherche sur un projet difficile, il n’est pas rare que je revienne avec la solution après d’un tour de vélo sur le bord de la rivière.

PrintL’inégalité raciale ©Sébastien Thibault

Dans un article, on vous a nommé maître dans l’art de transformer des concepts éditoriaux complexes en images fortes de symbolisme. Comment réussissez-vous à conceptualiser au-delà des clichés visuels?

La difficulté dans le travail éditorial, c’est de réussir à exprimer l’idée globale du texte; qu’un maximum de gens soit en mesure de comprendre le sujet tout en mettant sa touche artistique personnelle. En ce sens, j’essaie de faire ressortir les émotions qui sont véhiculées dans le texte (la peur, l’abus, l’injustice, la réussite, etc.) et d’associer ces émotions à une image. Les clichés ne sont pas toujours à proscrire, bien au contraire. Ils aident souvent à faire comprendre une idée complexe. Il faut par contre l’associer à quelque chose d’autre pour lui donner une nouvelle saveur. La balance de justice par exemple. Elle est très souvent utilisée pour parler d’inégalité, mais en modifiant la barre qui relie les deux plateaux pour lui donner l’aspect d’un escalier, on réussit à parler d’action et de changement.

Votre travail d’illustration est fondamentalement ancré dans l’actualité. Est-ce une façon pour vous de prendre part aux enjeux de la société? 

Comme je collabore avec des médias comme The New York Times et The Guardian qui traitent d’actualité au quotidien, mon travail va forcément en ce sens, mais j’aime aussi parler d’enjeux qui me touchent dans mes projets personnels. L’image que j’ai faite dénonçant l’exploitation pétrolière en Gaspésie en est un exemple. L’illustration a eu un certain impact dans les médias sociaux, mais au-delà des likes, je voulais d’abord m’exprimer à titre de citoyen contre ce projet de levés sismiques dans ma région.

petrole_gaspesie
L’exploitation pétrolière en Gaspésie ©Sébastien Thibault

Quelles sont vos sources inspirations?

 Je suis assez ouvert d’esprit et j’aime découvrir de nouvelles images ou musiques. Si je puise mon inspiration première dans l’actualité (à cause des sujets à traiter), la musique me met dans un mood positif de création. J’ai découvert récemment le groupe rock Biblical de Toronto. Pour ceux qui pensent que le rock est mort, il vient de ressusciter avec ce groupe. Côté visuel, je vais régulièrement sur la plateforme Behance. C’est vraiment sympathique pour découvrir de nouveaux projets et artistes en arts visuels.

Parmi les oeuvres des vos pairs, y a-t-il une illustration qui vous a marquée, que vous affectionnez particulièrement?

J’ai un réel attachement pour l’affiche de la pièce Incendies de Wajdi Mouawad réalisée par Lino. Elle orne d’ailleurs mon salon. Tout est là: la qualité graphique, la sensibilité du sujet et le contrôle des symboles. L’affiche a 15 ans et elle est toujours aussi actuelle. Un chef-d’oeuvre!

affiche_incendies

Au Québec, on retrouve votre travail entre autres dans les magazines L’Actualité et Urbania. Mais c’est surtout à l’international que l’on fait appel à vous. Vos clients proviennent souvent de publications ayant une grande tradition d’illustrations dans leurs pages. Est-ce que vous croyez que le travail de l’illustrateur est davantage valorisé à l’international qu’ici?

C’est une bonne question. Évidemment, le bassin de magazines et de journaux qui engagent des illustrateurs est nettement moins gros ici qu’aux États-Unis ou en Angleterre par exemple. Si je me fie aux illustrateurs que je connais ici, le milieu du livre jeunesse est davantage valorisé que l’éditorial. C’est mon opinion. Et si je regarde au niveau des journaux d’ici, il n’y a moins cette culture de l’illustration à message non plus. On va plutôt favoriser les caricaturistes.

Vous êtes membre fondateur du groupe Les Poignards. Vous y jouez de la batterie et illustrez les t-shirts du groupe. Parlez-moi de l’importance de la musique dans votre vie?

C’est grâce à la production du matériel graphique pour mon ancien groupe Attack of the Microphone que j’ai pu expérimenter l’illustration et développer mon style et mes idées. On cherchait un moyen de se démarquer et j’avais comme idée de départ de faire une cohésion entre tout le matériel à produire avec l’illustration. J’aimais l’aspect personnalisé que ça donnait au groupe. On réalisait même nos pochettes à la main. C’était très Do It Yourself.


ss
Gestapo, la terreur au coin de la rue ©Sébastien Thibault

Quels projets sommeillent dans la tête de Sébastien Thibault?

Rien de trop précis. Je connais rarement à l’avance les projets auxquels je vais participer. Sinon, à court terme, je vais participer bientôt à une exposition collective qui s’appelle Le Montréaler. Plus de 60 illustrateurs (dessinateurs, bédéistes, etc.) proposent chacun leur vision de Montréal en réalisant la une d’un magazine imaginaire s’inspirant du New Yorker. Le vernissage aura lieu le 23 novembre 2017 à la maison de la culture du Plateau Mont-Royal de Montréal.

capitalisme_changements_climCapitalisme et changements climatiques ©Sébastien Thibault

Vous étiez récemment au lancement du Festival littéraire Festi-Mots de Matane pour présenter votre parcours d’illustrateur. Si vous aviez un conseil à donner à un jeune créateur, lequel serait-il?

Il faut être passionné et passionnant, développer son propre univers, être disponible, ne pas avoir peur de cogner à des portes (et à recevoir des non). Et surtout être cool avec les clients, conseil tiré du film Road House avec l’acteur Patrick Swayze. Savoir bien s’entourer est très important et avoir un agent est aussi un facteur à considérer. Pour ma part, je suis super reconnaissant envers mon agente Anna Goodson qui m’aide à promouvoir mon travail depuis maintenant 6 ans.

Quel projet artistique vous fait encore rêver? Faire une couverture du magazine The New Yorker peut-être?

(Haha) Je crois que réaliser la couverture du New Yorker doit être la réponse de 98% des illustrateurs à cette question. Pour ma part, mon rêve ultime était de travailler avec des médias et publications de partout autour du globe et de réussir à en vivre. Je me trouve vraiment privilégié de pouvoir le faire, mais je travaille fort pour que ça continue. Je dirais donc que mon plus grand projet serait d’être encore aussi sollicité dans 15 ans. À suivre donc…

 seb_thibault2©Karine Courcy

Pour en savoir plus sur Sébastien Thibault
Site officiel
Behance
Instagram
Facebook

 

Patrick Dupuis (20 billets)

La nuit tombée, Patrick rêve qu’il habite une maison d’architecte signée Pierre Thibault quelque part entre Montréal, Tokyo et Frelighsburg. Il s’imagine partager un thé Darjeeling en discutant avec le réalisateur Wes Anderson, le designer Jony Ive, le photographe Anton Corbijn et l’ex-étoile du tennis Andre Agassi. D’ici à ce que le marchand de rêves lui livre toute la marchandise, il est designer graphique, motion designer et concepteur-réalisateur pour ICI ARTV.

Vos commentaires

  1. J’aime beaucoup ce que tu réalises. Tu sais rendre l’art accessible et nous faire découvrir des artistes et leur talent unique. Bravo !

    Commentaire de Josée Bourgea

Laisser un commentaire

(requis)