Théâtre Bistouri – La Comédie noire humaine

27 octobre 2017

Cocktail Théâtre Bistouri_Crédit photo – Pierre Charbonneau
Andrée-Anne Brunet, animatrice à Énergie 94,3, et Marc-André Thibault, comédien et fondateur du Théâtre Bistouri, entourent la comédienne et cinéaste Micheline Lanctôt.
Crédit photo : Pierre Charbonneau

«Je vois grand, j’ai une vision de bâtisseur pour ma compagnie. J’ai envie qu’on soit dans la tête des gens, qu’ils nous voient un peu partout. J’ai envie que le nom Bistouri leur dise de quoi.»

– Marc-André Thibault, comédien et fondateur du Théâtre Bistouri

L’année passée, la comédienne et cinéaste Micheline Lanctôt reçoit l’appel d’un jeune comédien déterminé, Marc-André Thibault, qui lui offre un rôle dans la pièce irlandaise Les ossements du Connemara, que monte sa compagnie, le Théâtre Bistouri. Celle qui n’avait pas foulé les planches depuis 1993 l’accepte avec joie, pour finalement devoir en faire le deuil à cause d’un conflit d’horaire — la grande Danielle Proulx héritera du rôle.

C’est donc avec ravissement que madame Lanctôt a pris la parole le 25 octobre dernier à titre de présidente d’honneur du cocktail de financement annuel de la compagnie fondée par Marc-André. «Bistouri est une troupe extrêmement dynamique qui monte des pièces acérées. En m’appelant, Marc-André m’a ramenée à ma passion du théâtre. Nous partageons cet amour de la comédie noire et des pièces irlandaises. Qu’il n’hésite pas à me rappeler, ça me fera plaisir!» s’est exclamée l’invitée de marque.

Au menu de la soirée, un extrait de la nouvelle pièce de Marc-André, Mazal Tov — la première qu’il ait écrite —, présentée sous peu au Théâtre Prospero. Et la première de Bistouri dans laquelle il ne joue pas. «J’imaginais au départ des personnages un peu plus vieux que moi, début trentaine», raconte le comédien, dont la pièce sera publiée. «Je ne pensais pas que la monter prendrait quatre ans! J’ai maintenant atteint l’âge de mes personnages, mais je m’étais fait à l’idée de les confier à d’autres. J’ai pu me concentrer sur la mise en scène. Finalement, ces années ont été bénéfiques pour la pièce. Surtout pour une première : j’ai trouvé mes repères, mon niveau de langage.»

À la base, Marc-André s’était mis au défi d’écrire une scène comique inspirée d’une superstition inusitée. Ses recherches l’ont mené à cette coutume juive consistant à briser un verre durant les mariages pour sceller l’union. Il en a alors imaginé une version tordue, typiquement «comédie noire». Le mari, non juif, rate le verre. Mais ce n’est rien en comparaison au tollé que suscite son meilleur ami, qui y va de propos et de gestes antisémites.

L’auteur a ensuite prolongé cette prémisse, pour le plaisir, sans savoir où ça le mènerait. Des quatre comédiens (Alexandre Goyette, Geneviève Côté, Manuel Tadros et Jean-Pierre Cloutier) qui campaient les personnages lors des lectures publiques de la scène en 2015 et 2016, aucun n’est de l’aventure de la pièce, offres impossibles à décliner et arrivée de bébé obligent. Marc-André est donc allé chercher trois nouvelles voix — Alexis Lemay-Plamondon, Stéphanie Jolicœur et Simon Poirier —, en plus de Jean-François Casabonne, des comédiens qui, en audition, se sont tenus en équilibre sur ce fil tendu qu’est la comédie noire. «Il ne faut jamais pencher ni trop d’un côté ni trop de l’autre», souligne Marc-André.

Entretien avec un créateur accompli et fonceur qui a de la vision.

Mazal Tov sera à l’affiche du Théâtre Prospero du 21 novembre au 9 décembre 2017.

 

Tu endosses de nombreux rôles : comédien, metteur en scène, traducteur, auteur, directeur artistique fondateur de ta compagnie de théâtre… Comment les conjugues-tu?

Avec des listes de tâches! Pour ne pas échapper de chapeaux, il faut être organisé. Je n’aurais pas pu en porter autant l’année que j’ai mis sur pied Bistouri. Maintenant, je les multiplie parce que je me dis : «ça, je pourrais le faire.» La première année d’une compagnie est la plus dure parce qu’on se découvre. S’investir, ça implique des rencontres, des démarches, ça demande de se péter la gueule, de douter. Je n’en suis ni à ma première production ni à ma première mise en scène. Je n’ai pas peur d’appeler des gens pour leur demander conseil.

Y a-t-il un rôle prééminent parmi eux?
Quand on me demande mon métier, naturellement je réponds «comédien». Je suis formé comme tel, je m’y raccorde spontanément. Les autres rôles sont venus pour me permettre de jouer. J’ai fait ma première mise en scène professionnelle parce que je montais un show dans lequel je jouais et, comme je ne savais pas à qui demander de la faire, je m’en suis occupé. Puis, je me suis laissé prendre. Je suis un passionné; à force de toucher à différentes affaires, je découvre des rôles, j’aime et j’embarque. J’en suis venu à écrire non pas pour me faire jouer, mais bien parce que j’aime ça. Je travaille justement à un projet de série.

Comment se porte ta compagnie?
Très bien! Artistiquement, elle explose. On a produit des pièces qui ont bien marché en salle et qui ont été reprises, on part en tournée l’an prochain. C’est génial pour une jeune compagnie. Notre objectif, c’est de créer une nouvelle pièce par année et de continuer à faire tourner les précédentes. Je vois grand, j’ai une vision de bâtisseur pour ma compagnie. J’ai envie qu’on soit dans la tête des gens, qu’ils nous voient un peu partout. J’ai envie que le nom Bistouri leur dise de quoi. J’investis l’énergie pour y parvenir. Je ne veux pas m’arrêter à faire un spectacle par année, même si c’est déjà beaucoup.

Qu’est-ce qui t’a mené à mettre sur pied ta compagnie de théâtre?
Le hasard! Je venais de finir le Conservatoire d’art dramatique de Québec, j’arrivais à Montréal, je ne connaissais personne — j’ai vite réalisé que je devais faire mes preuves avant qu’on me confie un rôle. Avec si peu de contacts, je devais démarrer mes propres projets. Mais j’en avais envie, aussi. J’ai donc décidé de monter, mettre en scène et produire la pièce Tranchées d’Hanokh Levin. Au départ, on n’était pas une compagnie, mais plutôt un regroupement spontané. À force de recherches de financement et de commandites, j’ai réalisé qu’un historique d’entreprise, ça facilitait les choses. Et comme j’avais l’intention de monter plus d’un spectacle dans ma vie… Je me suis lancé bien innocemment, sans savoir où tout ça me mènerait.

Pourquoi avoir choisi le nom Bistouri?
Pour le côté incisif du scalpel, parce qu’on décortique l’être humain, qui est au centre de ma démarche. Je veux présenter ses bons et moins bons coups. C’est ce que j’aime : le mélange d’humour et de drame. Le bistouri évoque aussi la réparation, la chirurgie, une découpe, quelque chose qui doit cicatriser.

D’où provient ta passion du jeu?
J’ai commencé à faire du théâtre et de l’impro au primaire. Pendant des années, j’ai fait plus de théâtre que je n’en ai vu — je voyais pas mal juste des pièces dans le cadre de sorties scolaires et du théâtre d’été dans mon coin. J’ai peut-être commencé à faire de l’impro par besoin d’attention! Je sentais que j’étais à ma place sur scène, à faire rire, à trouver la bonne phrase. C’est devenu de plus en plus sérieux, puis, au secondaire, j’ai su que je voulais être comédien. J’avais beau ne pas avoir tant vu de théâtre, j’aimais en faire. Encore là, j’ignorais dans quoi je m’embarquais!

As-tu un rêve de comédien?
Ouais, mais c’est vraiment cliché… C’est Caligula. J’ai vu une mouture de la pièce à Québec quand j’étais au Conservatoire, avec Christian Michaud dans le rôle-titre. Il m’a vraiment jeté sur le cul. J’ai tout aimé : le texte, la mise en scène, l’interprétation. La pièce m’a vraiment fait vibrer. J’aime le côté torturé du personnage; il faut selon moi être un acteur complet pour le jouer. Je souhaite atteindre cette intensité, arriver à ce qu’on me propose un jour ce rôle-là. J’embarquerais à fond.

Et à quoi rêves-tu pour ta compagnie?
Je souhaite qu’elle ait les moyens de ses ambitions. C’est plate de parler d’argent, mais c’est notre réalité. J’aimerais qu’on passe moins de temps à se demander comment on va faire telle chose financièrement et plus à se réjouir de monter tel ou tel projet. On a autant une vision artistique qu’une vision de la gestion des employés, très humaine. J’ai envie que Bistouri grossisse, que les gens s’y attachent, qu’elle soit une famille théâtrale. Mais on doit se préoccuper de bien des aspects financiers : développer un public, des partenariats, demander des subventions…

Jusqu’à présent, quel rôle as-tu préféré incarner?
Mes deux personnages des pièces de Martin McDonagh qu’on a montées; deux gars assez abrutis, mais différents. Dans L’Ouest solitaire, qui a roulé trois ans, j’ai adoré jouer la force brute de Valene. Lucien Bergeron, qui interprétait mon frère Coleman, et moi, on s’est dit qu’on la referait à 50 ans. Originellement, les frères sont de vieux garçons dans la cinquantaine; on les a rajeunis pour le spectacle. J’espère vraiment qu’on le fera. Dans Les ossements du Connemara, il y avait des cascades : on me frappait, je faisais des culbutes, je mangeais des coups de pelle. C’est le fun, ces affaires-là. Mon personnage aurait pu être juste niaiseux, mais j’ai voulu le rendre attachant. Je voulais qu’on s’y intéresse, même s’il fait de très mauvais choix. C’est notre travail, comme comédien·ne·s, d’insuffler une part d’humanité à nos personnages.

Les ossements du Connemara_Crédit photo – Pierre Charbonneau
Marc-André Thibault, qui incarne ici l’un de ses rôles favoris, et Hugo Giroux dans Les ossements du Connemara.
Crédit photo : Pierre Charbonneau

L’Ouest solitaire_Crédit photo – Andrée-Anne Brunet
Lucien Bergeron et Marc-Andrée Thibault qui incarnent les frères Coleman et Valene dans L’Ouest solitaire, rôles qu’ils souhaitent reprendre lorsqu’ils auront 50 ans.
Crédit photo : Andrée-Anne Brunet

Le Théâtre Bistouri en 4 pièces

Les ossements du Connemara
De Martin McDonagh, traduite par Marc-André Thibault
Avec Hugo Giroux, Marc-André Thibault, Pierre-Luc Brillant et Danielle Proulx
Théâtre Prospero, 2016

Conversations avec mon pénis
De Dean Hewison, traduite par Marc-André Thibault
Avec Marc-André Thibault et Mary-Lee Picknell
Festival Zoofest, 2016; Théâtre Premier Acte, à Québec, du 27 février au 3 mars 2018

Conversations avec mon pénis_Crédit photo – Andrée-Anne Brunet

 Crédit photo : Andrée-Anne Brunet

L’Ouest solitaire
De Martin McDonagh, traduite par Fanny Britt
Avec Lucien Bergeron, Marc-André Thibault, Frédéric-Antoine Guimond et Marie-Ève Milot
Théâtre Prospero, saisons 2012-2013 et 2013-2014
Maisons de la culture de Montréal, 2016

Tranchées
De Hanokh Levin, traduite par Laurence Sendrowicz
Avec Lucien Bergeron, Olivier Berthiaume, Alexandra Cyr, Karyne Lemieux et Marc-André Thibault
Théâtre Prospero, 2011

Caroline Bertrand (3 billets)

Musique, cinéma, littérature, télé, théâtre, arts visuels : la culture, c’est toute sa vie. Et, férue de la langue française, elle adore écrire. À ses yeux, il n’y a rien de mieux que le journalisme culturel pour vivre de ses passions. Elle a notamment été journaliste pigiste, rédactrice et réviseure en magazines (Décormag, Elle Québec, Coup de pouce), journaliste musicale pour le blogue Feu à volonté et traductrice de l’anglais au français en agence.

Vos commentaires

  1. Très bel article, tellement bien écrit, bravo ! Ça ne peut être plus complet !

    Commentaire de Jacques Thibault

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