Représentation de la sexualité en fiction jeunesse: qu’en est-il au Québec?

23 octobre 2017

Après Les monologues du vagin, les dialogues de la vulve?
Après Les monologues du vagin, les dialogues de la vulve?

Jessi, une adolescente récemment frappée par la puberté, commence à se découvrir: elle place un miroir devant sa vulve, avec qui elle partage une conversation complice et éducative. L’échange ludique se permet de nommer les différentes composantes de l’anatomie féminine.  

C’est ce qu’on retrouve dans la série animée Big Mouth sur Netflix. Dans cet univers déjanté (qui renvoie un peu aux univers fantastiques de Rick and Morty et Bojack Horseman), Jessi et Andrew voient leur puberté matérialisée en monstres impulsifs leur prodiguant de bien piètres conseils.

Andrew face à son Hormone Monster

La série aborde avec brio les enjeux rencontrés alors que la sexualité se manifeste dans des corps et des esprits en pleine formation. Les amateurs de l’humoriste Nick Kroll verront plusieurs de leurs personnages préférés de la série à sketchs absurde Kroll Show transformés en versions animées, alors que le jeune Andrew se questionne sur son orientation sexuelle, que Jessi vit ses premières règles dans des shorts blancs et que les têtes des garçons explosent quand ils apprennent que les filles aussi sont dotées d’un fort appétit sexuel.

Difficile d’imaginer une telle série aux heures de grande écoute sur les plus grandes chaînes américaines. Ceci dit, ce n’est pas nécessairement du côté de la télévision et du cinéma québécois que cette éducation peut se faire non plus.

La représentation de la sexualité au Québec

Simon

Selon Simon Boulerice, auteur prolifique qui fait dans la littérature et le théâtre jeunesse, la liberté créatrice en matière de représentation de la sexualité en fiction jeunesse vient surtout de la littérature. «En télé et en cinéma, il y a une forme de malaise» explique-t-il. «Plus il y a de l’argent, plus il y a de censure. Il y a de plus en plus de gens qui donnent des idées. Il y  a moins d’argent et d’avis en littérature, c’est moins filtré.»

L’auteure jeunesse Chloé Varin abonde dans le même sens, avec un léger bémol quant aux publics que cette littérature peut rejoindre. «Il y a de plus en plus de romans qui abordent le thème de la sexualité» explique-t-elle, «mais malheureusement, ça rejoint surtout un public féminin, alors qu’il faut rejoindre les deux côtés si on veut arriver à une éducation saine et épanouie.»

Elle cite la collection C ma vie, chez Guy St-Jean, où la jeune Annabelle est victime de slut-shaming après avoir envoyé des photos intimes à son copain. Il y a aussi la série Gamer, de Pierre-Yves Villeneuve publié chez Les Malins, qui explore le sexisme dans le milieu des jeux vidéo. Et bien qu’ils soient adressés à des adultes, Chloé Varin estime que le collectif Sous la ceinture publié chez Québec Amérique, à propos de la culture du viol, serait une lecture nécessaire dans les écoles secondaires.

«La plupart des livres qui me viennent en tête sont de l’ordre de la dénonciation. Et c’est super important de dénoncer, mais faudrait aussi qu’on ait des modèles positifs.»

Nommer un chat un chat

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Marie Gray oeuvrait dans la littérature érotique avant de travailler en fiction jeunesse, ce qui n’a pas été sans alarmer certains parents craintifs. Mais leurs réserves ont disparu quand ils ont vu la nature de son travail, soutenu par des sexologues et des éducateurs spécialisés. Elle voit dans Big Mouth un reflet de ses priorités éditoriales.

«Je trouve ça rafraîchissant. On ne parle pas assez de ces choses-là» avoue-t-elle. «La façon d’aborder les choses sans cérémonie [dans Big Mouth], ça m’impressionne. Bin oui, les filles ont des règles, faut arrêter de faire un cas avec ça!» dit-elle, en réaction à l’épisode où Jessi se fait imposer des shorts blancs par sa mère, qui ne pouvait pas savoir que sa fille aurait ses menstruations ce jour-là.

Et c’est également important de ne pas passer par quatre chemins.  «S’ils sont rendus à penser à passer à l’acte, il faut qu’ils sachent dans quoi ils embarquent. Dans un roman, on peut donner une explication par la bande qui n’est pas didactique, et qui passe par la bouche d’un personnage du même âge qu’eux.»

Dans cette optique, Simon Boulerice, Chloé Varin et Marie Gray sont d’accord sur le fait qu’il faut que les jeunes comprennent leurs limites et qu’ils les respectent. Cela peut vouloir dire de choisir l’abstinence dans bien des cas et la littérature peut les outiller en ce sens.

Quand le petit Nick (meilleur ami d’Andrew) comprend que les filles lisent toutes le même livre pour ses qualités érotiques, il décide de se mettre à la lecture, pour mieux comprendre ce qui les anime. Dans cet épisode, la lecture devient virale, parce qu’elle permet de plonger dans un univers fantasmé, sécuritaire et personnel.

Selon Marie Gray, les adolescents dans la vraie vie se parlent et se partagent les découvertes en matière de livres qui les représentent à peu près de la même façon. «Ils trouvent dans les romans les réponses à leurs questions. Et ça ouvre la porte à des dialogues bien le fun. Les parents peuvent en discuter avec leurs enfants. C’est pas évident, mais c’est tellement important.»

 

Quelle oeuvre jeunesse québécoise explique bien la sexualité selon vous?