Tire le coyote – Désherbage : De folktry à folk-rock

28 septembre 2017

Tire le coyote : De folktry à folk rock « Disons que j’ai la ballade facile. En assumant sa sensibilité, on se démarque davantage. La chanson est une belle place pour laisser libre cours à la mienne », affirme Tire le coyote (Benoit Pinette au civil).       Crédit photo : Guillaume D. Cyr

« Le désherbage de l’âme, enlever la mauvaise herbe pour repartir à neuf, tout en sachant qu’elle repousse; ça force à rester vigilant quant à son passé. » Voilà comment Tire le coyote (Benoit Pinette de son vrai nom) explique le titre de son quatrième album, Désherbage, lancé la semaine passée sur le toit d’Ubisoft, à Montréal – une soirée idyllique d’été indien, avec vue crépusculaire sur le mont Royal. Nous planions, bercés par les nouvelles chansons de ce poète de l’âme.

Réputé pour son inimitable timbre haut perché et la finesse de ses textes, il offre un album aux racines toujours aussi folk, mais dont les influences country cèdent ici le pas aux envolées rock. Les guitares électriques plus appuyées portent la marque des coréalisateurs desquels s’est entouré l’auteur-compositeur-interprète, les guitaristes (et complices de longue date) Benoit Villeneuve, alias Shampouing, et Simon Pedneault.

Seul aux commandes de Panorama (2015) et de Mitan (2013), Benoit éprouvait cette fois le besoin d’amener son projet plus loin, de s’extirper de ses habitudes. En alliant le côté brut et spontané de Shampouing – « un vrai guitar hero des années 70 » – et l’approche plus minutieuse et mélodique de Simon – « il crée des couches sonores vaporeuses, ambiantes » –, Benoit a conjugué les facettes qu’il préfère de la musique. Habitué à guider les musiciens, il leur a cette fois-ci laissé une grande liberté sur le plan des arrangements. « Il y a un souci du détail supplémentaire sur cet album. »

Le chanteur à l’émouvant trémolo ne tarit pas d’éloges envers ses compagnons, qui comptent également le claviériste Vincent Gagnon, le batteur Jean-Philippe Simard et le bassiste Cédric Martel. « Je travaille avec des musiciens hyper intelligents : s’ils n’ont pas à jouer, ils s’abstiennent. La chanson prime. Il n’y a ni guerre d’ego ni volonté de faire passer son idée avant celle de l’autre. Je me suis approché d’idées que je n’aurais peut-être pas eues sans eux. »

Nous avons discuté musique, sensibilité, poésie et désherbage.

La différence entre le Benoit de Mitan et de Désherbage?

Une évolution, sûrement… quoique les thèmes de Désherbage se trouvaient déjà sur Mitan. Je m’interroge plus sur ce que m’apporte mon métier, sur les raisons pour lesquelles je l’exerce. Je suis peut-être rendu à faire un bilan dans ma carrière.

Qu’est-ce qui t’a amené à la poésie et à l’écriture?

Les mots m’ont toujours attiré. Desjardins m’a fait voir à la fin de mon adolescence la puissance des textes de chansons. Au cégep, de bons profs m’ont fait lire les bonnes affaires, au bon moment, dont Prévert. En littérature à l’université, j’ai découvert autre chose que les classiques. Je lis beaucoup de jeunes poètes québécois. On parle souvent de la difficulté à vivre de son art, de la chute du CD et des ventes d’albums, mais il faut vraiment avoir une vocation pour écrire de la poésie au Québec. Cet art hyper pur demande un travail hallucinant, un souffle. J’approche mes chansons comme des poèmes. J’aime pétrir la langue à ma manière, chercher des mots, les agencer, leur trouver une facette poétique. Un recueil de poésie m’atteint par la simple beauté des mots; ça me rend heureux, comme lorsqu’on découvre un artiste ou un album incroyable.

Qu’apporte ta grande sensibilité à ton art?

Une volonté de creuser les zones grises, de passer par toute la gamme des émotions. Les sentiments me fascinent; on ne comprend pas toujours nos réactions face à une situation. Et disons que j’ai la ballade facile. Mes chansons sont souvent lentes et mélancoliques pour laisser de l’espace au texte et à la fragilité de la voix. En assumant sa sensibilité, on se démarque davantage. La chanson est une belle place pour laisser libre cours à la mienne.

Que désherberais-tu?

Notre ami Donald a pas mal de désherbage à faire. Au Québec, ça fait certainement 15, 20 ans qu’on tourne en rond politiquement : on se rattrape, on éteint des feux. Plutôt que d’élaborer une vision à long terme, les gouvernements pensent à se faire réélire. Ça affaiblit leurs pouvoirs, finalement. On parle souvent de notre peuple comme étant en constante recherche identitaire. On manque de fierté, mais la fierté doit résider sur quelque chose. Certains tiennent un discours de vieux mononcle moralisateur alors qu’ils devraient se regarder le nombril. C’est mon éditorial!

Tu as dit que tu aimes l’idée de durer, finalement.

Le plus beau cadeau, c’est que ton art soit encore pertinent dans 10, 15, 20 ans. C’est une façon de laisser des traces. L’artiste Marc Séguin a déjà dit que chaque expo, chaque tableau lui permet de s’immortaliser, de se positionner dans l’espace-temps. Je m’interroge beaucoup là-dessus. Mon écriture traite du temps qui passe, du passé, mais aussi de l’avenir, comme si je voulais faire le pont entre les deux, question de totalement me positionner dans le présent. Ma carrière est une suite de surprises. Pour être franc, je n’y croyais pas. Je faisais ce dont j’avais envie à ce moment-là. J’ai pris mon temps et je suis chanceux, ma compagnie de disques est totalement dans cet état d’esprit. Je ne veux pas être un buzz. La guitare et le piano, ça ne se démode pas.

Trouver l’équilibre entre évoluer et rester fidèle à son style : avec Désherbage, Tire le coyote a relevé son défi.

« La chanson Tes bras comme une muraille synthétise le style de l’album : une première moitié très vaporeuse, baignée dans la réverbération, suivie d’une moitié plus appuyée, plus rock. Je voulais orchestrer différemment les chansons, faire se côtoyer ces pôles sans perdre de vue la base folk acoustique. »

– Benoit Pinette, alias Tire le coyote

 

Ce qu’écoute Tire le coyote ces temps-ci

Neil Young – Hitchhiker Son dernier album composé de chansons guit-voix inédites datant de 1976. Young était au sommet de son interprétation et de son jeu dans ces années-là.
Jeff Tweedy – Together at Last Je suis un grand fan de Wilco, particulièrement de son chanteur- auteur-compositeur, qui vient de sortir cet album solo acoustique.
The War On Drugs – A Deeper Understanding Ce dernier album s’écoute tellement bien.
Grouper J’ai replongé dans l’univers de cette Américaine qui fait tout elle-même; je me suis acheté ses trois, quatre derniers albums en vinyle. C’est hyper ambiant, il n’y a ni drum ni basse, que des claviers et une guit acoustique. Sa voix se perd dans la réverbération. Vraiment apaisant!
Fleet Foxes – Crack-Up Ce dernier album roule pas mal. J’ai vu le groupe deux fois en spectacle, il est hallucinant. Les harmonies vocales sont aussi malades sur disque que live. J’adore la voix du chanteur, excellent parolier.
Jean-Michel Blais J’écoute du piano en écrivant. Ce pianiste montréalais a un côté classique à la Érik Satie et un côté lyrique à la Yann Tiersen.

Caroline Bertrand (1 billets)

Musique, cinéma, littérature, télé, théâtre, arts visuels : la culture, c’est toute sa vie. Et, férue de la langue française, elle adore écrire. À ses yeux, il n’y a rien de mieux que le journalisme culturel pour vivre de ses passions. Elle a notamment été journaliste pigiste, rédactrice et réviseure en magazines (Décormag, Elle Québec, Coup de pouce), journaliste musicale pour le blogue Feu à volonté et traductrice de l’anglais au français en agence.

Vos commentaires

  1. Merci Caroline pour ton excellent article qui nous fait découvrir un artiste fort intéressant. J’ai bien hâte d’ecouter son album.

    Commentaire de Edith Corriveau

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