ARTISTE À DÉCOUVRIR : François Berger, illustrateur

31 août 2017

Des oeuvres punchées en plein coeur de l’actualité, un regard poétique saupoudré de textures et de couleurs vibrantes; y’a pas de doute, les illustrations de François Berger ne laisseront personne indifférent. En entrevue, un artiste visuel de grand talent qui manie les images et les mots avec adresse.

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Illustration sur la sécurité prénatale et postnatale

Raconte-nous un souvenir de jeunesse ayant eu un impact sur ton choix de devenir illustrateur. 

D’aussi loin de que je me souvienne, lors des réunions de famille, j’avais pour habitude d’ériger un barrage entre la cuisine et le salon et de réclamer un dessin de monstre aux invités comme droit de passage. Avec du recul, je crois que c’est dans ce contexte que mon intérêt pour l’illustration a germé. Sinon, à l’époque, pour ceux qui s’en souviennent, les feuilles d’imprimante étaient reliées les unes aux autres et c’est à ce moment-là que l’enfant que j’étais a entamé sa production personnelle. Ce nouveau support me permettait de dessiner d’immenses labyrinthes que je truffais, bien évidemment, de monstres désormais conçus par mes soins. Entre temps, je suis parvenu à agrandir mon champ d’intérêt de façon significative.

Comment l’illustration est entrée dans ta vie ?

Je pense que l’illustration est entrée dans ma vie de façon plus concrète lorsque j’étudiais en graphisme au Cégep de Rivière-du-Loup. Déjà, à cette époque, j’étais davantage attiré par la puissance de l’image que par l’équilibre visuel et les jeux typographiques. Par la suite, j’ai développé mes compétences à l’Université Laval en m’inscrivant à des cours d’illustration. J’ai beaucoup appris au contact de mes professeurs – en particulier, Normand Cousineau, Alain Lebrun, Marie Lessard et Stéphane Vallée – qui ont su me prodiguer de précieux conseils que j’applique encore aujourd’hui dans mes créations.

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Gauche: Temporary work assignment #1 •  Droite: Alzheimer

Décris-moi le contexte dans lequel tu crées tes illustrations.

Habituellement, je travaille à partir de chez moi et de préférence le matin car, mon esprit est plus vif à ce moment. Pour la partie idéation, j’aime bien réfléchir dans le silence et pour la partie conception, en général, je me permets de mettre de la musique selon mon humeur. J’ai déjà essayé de travailler dans un café pour briser le sentiment d’isolement, mais, quand je trouve une bonne idée, j’ai tendance à pousser un rire démoniaque comme Jafar dans le film Aladdin… c’était donc un peu gênant !

Quels sont tes outils de travail essentiels ?

Pour ma part, chaque mandat commence avec une feuille blanche et un crayon. J’esquisse toutes mes idées et après je fais le tri et passe à la conception sur Photoshop. J’utilise aussi beaucoup de textures et de fragments photographiques que je scanne ou que je déniche dans ma banque d’images.

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Gauche: Ari et la reine de l’orge •  Droite: US economy

Quelles sont tes inspirations artistiques?

L’illustrateur Lino a eu une influence considérable sur ma décision de devenir illustrateur. J’ai eu la chance, comme plusieurs autres, de l’avoir comme professeur à l’Université et il m’a permis de repenser ma manière de concevoir mes images pour qu’elles soient plus efficaces conceptuellement. Je me rappelle qu’il était très généreux de son temps pour ceux qui désiraient aller plus loin et ses conseils m’ont été très profitables. D’un point de vue conceptuel et esthétique, j’apprécie beaucoup le travail d’artiste comme Pawel Kuczynski, Jeffrey Decoster, Emmanuel Polanco, Gérard DuBois, James Gallagher, Luke Best, Sébastien Thibault, Eduardo Recife, Mario Wagner, Marcel Dzama, Paul Blow et plusieurs autres que j’oublie.

Tu as illustré des couvertures de livres aux Éditions Les Allusifs. Parle-moi un peu de cette collaboration.

Les Allusifs, c’est avant tout une maison d’édition dont la ligne éditoriale consiste à dénicher des trésors littéraires et offrir un catalogue composé de nouvelles et de romans courts qui viennent des quatre coins du globe. Ensuite, il s’agit d’une super belle collaboration avec eux pour leurs couvertures de livres qui dure depuis 2013. J’ai beaucoup de plaisir à travailler sur leur projet et je me trouve vraiment chanceux de pouvoir illustrer les livres d’auteurs aussi talentueux. Ça peut être un exercice de synthèse difficile que de résumer un roman en une image, mais c’est un défi que j’adore relever à chaque fois.

Tes oeuvres punchées et colorées véhiculent des messages éditoriaux. Est-ce une façon pour toi de participer aux enjeux de société?

Effectivement, je trouve que l’illustration est un outil de communication extrêmement puissant qui est à même de construire des ponts entre l’homme et son monde. Elle peut amener les gens à voir différemment un événement ou une problématique complexe. C’est fascinant.

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Couvertures des Éditions Les Allusifs

Parmi tes propres illustrations, laquelle est ta favorite ?

J’aime bien la couverture de L’arrogance des vauriens réalisée pour Les Allusifs. On y voit une femme en réflexion, dévasté de l’immédiat après-guerre, et qui, malgré un désespoir envahissant, conserve une volonté indéfectible de vivre. Je trouve que tous les éléments sont là pour faciliter la compréhension de l’histoire, mais qu’il y a, en plus, quelque chose de touchant et d’universel dans cette image.

Tu as déjà animé des ateliers sur la créativité. Quelle est donc ta méthode créative à toi ?

Oui, j’ai eu la chance de donner des ateliers avec les étudiants du Cégep de Rivière-du-Loup. Ce fut une expérience exceptionnelle à chaque fois. Pour moi, c’est vraiment le top de pouvoir échanger avec un groupe. C’est une magnifique occasion de s’enrichir mutuellement et de voir comment un thème bien précis peut déboucher sur un éventail d’interprétations différentes. C’est d’ailleurs le caractère singulier de chaque personne qui fait en sorte qu’il est impossible d’enseigner une méthode applicable à tous. En général, je préfère simplement parler des méthodes qui fonctionnent pour moi et ainsi laisser l’étudiant libre de s’en inspirer ou non. Dans mon cas, il n’y a rien de magique. Je commence par dégager l’essentiel du thème à illustrer pour éviter de s’éloigner du sujet dans un élan créatif. Il existe différentes façons pour s’assurer que notre image reste facilement compréhensible et j’en discute avec eux lors des ateliers. Comme j’aime bien jouer avec les symboles et les métaphores, il s’agit par la suite de provoquer des associations susceptibles de déboucher sur des images cohérentes avec le contexte éditorial. Avec le temps, ça devient des automatismes, mais c’est toujours intéressant d’intellectualiser sa propre manière de faire les choses.

En conclusion, si tu me parlais d’une illustration de tes pairs qui t’a marqué récemment ?

Cette question est vraiment difficile pour moi. Étant de nature plutôt contemplative, j’aime autant, sinon plus, observer les illustrations que les concevoir. Je passe beaucoup de temps à en observer et, quand je suis interpellé par l’une d’elle, j’essaye de comprendre pourquoi elle me touche. La dernière à avoir attiré mon attention est celle de la couverture de The New Yorker réalisé par David Plunkert. Il s’agit de Donald Trump sur un petit bateau, soufflant dans les voiles pour le faire avancer et cette voile prend la forme du masque d’un membre du Ku Klux Klan. Loin de moi l’idée de jouer aux analystes politiques, mais je la trouve particulièrement intéressante. Car, là où plusieurs illustrateurs se sont contentés de juxtaposer un symbole raciste au président, David Plunkert a choisi de jouer sur l’ambiguïté du personnage en insistant sur le fait que son discours donne du vent dans les voiles de l’extrême droite et la fait avancer. De plus, je trouve intrigant de le voir seul sur son petit bateau. Ça peut, il me semble, faire référence à la fois à son désir d’être seul maître à bord et des dissensions au sein de sa propre équipe qui, au final, l’isole sur son petit navire. Pour moi, ça illustre de façon magnifique un problème complexe. Dans ce cas précis, on peut dire qu’une image vaut mille mots. Mais là j’ai trop parlé, je vais retourner faire des images !

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Pour suivre le travail de François Berger,
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Patrick Dupuis (17 billets)

La nuit tombée, Patrick rêve qu’il habite une maison d’architecte signée Pierre Thibault quelque part entre Montréal, Tokyo et Frelighsburg. Il s’imagine partager un thé Darjeeling en discutant avec le réalisateur Wes Anderson, le designer Jony Ive, le photographe Anton Corbijn et l’ex-étoile du tennis Andre Agassi. D’ici à ce que le marchand de rêves lui livre toute la marchandise, il est designer graphique, motion designer et concepteur-réalisateur pour ICI ARTV.

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