Les secrets de la création d’une couverture de livre

22 juin 2017

Lorsque l’on met le pied dans une librairie, nos sens sont happés par l’odeur de l’encre, la texture du papier et la couleur des mots. Des milliers de livres tendent leurs pages pour être lues; un véritable jeu de séduction entre le livre et son lecteur.

En grande entrevue, découvrez Julie Espinasse, une designer graphique pour qui l’art de la création de couvertures de livres n’a plus de secret.

JULIE-650pixelsPhoto: Jean-François Bérubé

Vous êtes designer graphique et fondatrice de l’Atelier Mille Mille. Parlez-moi un peu de votre atelier.
Atelier Mille Mille, c’est une toute petite structure. Il s’agit principalement de moi où j’ai le rôle de directrice artistique et designer graphique. J’aime suivre un projet du début jusqu’à l’envoi chez l’imprimeur pour s’assurer que l’objet va sortir comme on l’avait imaginé. Je travaille exclusivement dans le milieu des arts vivants et de l’édition. Je fais à 90% de l’imprimé et un peu de web bien sûr. Mon art favori est l’objet imprimé sous toutes ses formes. Cette structure à l’échelle humaine me permet de très belles collaborations avec mes clients, voire même de longues amitiés avec eux. C’est de cette manière-là que je poursuis ma route avec Mille Mille.

Mille Mille. Pourquoi avoir nommé votre lieu de création ainsi ?
Mille Mille a été pensé par l’auteur Daniel Canty avec qui je collabore régulièrement. Ça évoque les possibilités, le multiple. Et en design, ça se traduit dans la création. Mille Milles est aussi un héros de la littérature de Réjean Ducharme (Le nez qui voque). Un bel hommage au milieu dans lequel je travaille.

Qu’est-ce que le design de couvertures de livres pour vous ?
C’est un peu le bonbon qui enveloppe tout le texte, c’est un exercice de style. Faut que ça soit un geste simple, fort et percutant. On veut que notre couverture soit attirante et se démarque dans les rayons des librairies. En un seul geste, il faut arriver à définir un texte tout en subtilité et en nuances. C’est un beau défi graphique!

CITATION2-650pixels

Qu’est-ce qui vous a attiré vers cette forme de création ?
J’ai toujours été une grande lectrice, passionnée par les mots et la littérature, par la texture, le papier et la matière. Tout au long de mes études, j’ai énormément travaillé le médium papier et l’encre. Donc, ce fut assez évident que je devais de me diriger vers les livres et l’imprimé.

Est-ce qu’une designer de couvertures de livres doit être obligatoirement une grande lectrice ?
Oui, parce que lire c’est une habitude. C’est plus qu’une manipulation de l’objet, c’est aussi le fait de savoir ce qui est confortable à la lecture, de pouvoir faire une grille intérieure et des marges suffisantes pour poser nos doigts sans recouvrir le texte, connaître le poids, le format et la prise en main. Donc oui, il faut avoir l’habitude d’être en contact avec l’objet livre pour pouvoir en proposer un qui soit le plus pertinent possible.

pearsonzulma-650pixelsCouvertures: David Pearson. Éditions Zulma.

Votre travail aux Éditions La Peuplade me fait penser aux créations du designer David Pearson qui a revu les couvertures des Éditions Zulma. Parlez-moi du concept que vous avez développé avec cette maison d’édition.
David Pearson a été une de mes références quand j’ai conçu les grilles. Comme La Peuplade publie une dizaine de titres par année, on voulait penser à une série, à une collection par an. Il fallait quelque chose d’assez récurrent et que l’on sente toujours la signature de La Peuplade. Le défi est qu’en un seul coup d’oeil, on doit savoir que c’est un livre publié par La Peuplade. Il y devait donc y avoir une certaine unité, une cohérence et une répétition entre toutes les couvertures. Il fallait arriver à créer l’unicité, la particularité et l’atmosphère de chaque livre. Ainsi, on a invité chaque année un artiste en résidence. La première année c’était un artiste visuel, la deuxième année un photographe et lors de la troisième et quatrième année, c’est moi qui ai pris part à la conception visuelle. En 2017, on a choisi une artiste du Panama. Ça permet donc une liberté dans le motif, la trame, la photo ou le geste qui est inclus dans cette grille graphique. Le grand défi est de se renouveler au sein de cette même grille sans lassitude et ennui à travers les années.

En 2017, les couvertures de La Peuplade sont en mode tropical. Quel est le concept de cette année ?
Cette année, on avait envie de sortir de la facture habituelle. L’année dernière était très noire et blanche. Là, on avait envie à l’inverse d’aller vers quelque chose de très coloré et tropical. J’ai approché l’artiste panaméenne Mariery Young dont je connaissais déjà le travail et ses motifs graphiques. On voulait sortir de l’utilisation d’une photographie sur lequel on travaillait depuis des années. Une signature aussi forte que celle de Mariery est assez rare au Québec, donc on savait qu’on se distinguerait. On voulait rester dans quelque chose de figuratif pour ne pas perdre le lecteur et rester assez proche du texte. Je crois que les couvertures de cette année sont un bon indicateur des choix éditoriaux de La Peuplade. Cette maison d’édition veut oser, se démarquer et avoir des textes assez différents de ce qu’on a l’habitude de lire au Québec.

MARIERY-650pixelsIllustrations: Mariery Young. Couvertures: Julie Espinasse. Imprimerie Gauvin. Éditions La Peuplade.

Quelles sont les étapes de la création d’une couverture ?
En premier lieu, c’est essentiel de lire le texte. Les compagnies d’édition fournissent souvent un extrait d’une dizaine de pages. Je dialogue ensuite avec la compagnie d’édition (ou avec l’auteur dans certains cas) pour sortir les grandes lignes du texte. Ensuite, j’embarque sur des recherches graphiques et fais la conception de plusieurs couvertures. Je n’en présente souvent que deux ou trois. Je fais de mon côté un gros tri pour ne pas mélanger le client avec plein d’options et qu’on soit confus dans tout ça. Par la suite, on discute des options possibles, je fais certains ajustements et on finalise la couverture ensemble.

Est-ce possible de créer la couverture d’un livre que l’on n’aime pas ?
C’est beaucoup plus difficile et contraignant de faire la couverture d’un livre qu’on n’apprécie pas. Je pense que je refuserais un contrat si je n’étais vraiment pas en accord ou inspirée par ce texte. Mais c’est très rare de ne rien trouver dans le texte qui serait inspirant pour en faire la couverture.

lapeuplade-650pixelsCouvertures: Julie Espinasse. Imprimerie Gauvin. Éditions La Peuplade.

Quelles sont tes sources d’inspiration ?
En général, l’inspiration vient principalement du client et de son contenu. Par exemple, j’ai travaillé énormément dans le milieu des arts vivants, entre autres pour l’Usine C et La Chapelle. Le travail des artistes qui s’y produisent est déjà très inspirant. Mais sinon à Montréal, le Studio Feed, les illustrateurs Stéphane Poirier et Mathilde Corbeil. Et si je devais aller à l’étranger, j’avoue être plus attirée par des esthétiques européennes et suisses. Je pense notamment à la designer Fanette Mellier à Paris.

Quelles sont vos couvertures de livres favoris ?
Sans hésiter, je vais citer le designer graphique Peter Mendelsund. Ce sont des couvertures magnifiques. Il y aussi un livre que j’adore particulièrement qui s’appelle The Nose. Et aussi, toutes les couvertures de David Pearson sont vraiment magnifiques.

MENDELSUND-650pixelsCouvertures: Peter Mendelsund.

thenose-650pixelsTHE NOSE de Nikolai Gogol. Couverture: Rick Buckley.

Je l’avoue, je juge les livres par leur couverture. Est-ce votre cas aussi ?
Oui, je ne pourrais pas acheter un livre qui n’a pas une belle couverture et ça s’explique ainsi : la couverture a un rôle de séduction. Elle doit nous surprendre et nous attirer. Elle a un peu le même rôle qu’une affiche. C’est sur la couverture que tout va se passer, le spectacle du livre en fait. Si la couverture est réussie, on va prendre le livre en main, on va en lire plus, on va le tourner, lire le backcover, et acheter le livre.

Si vous aviez un conseil à donner à un designer, quel serait-il ?
Inspirez-vous du client, n’essayez pas de faire du beau design ou de coller une esthétique à un client. Essayez de faire du sur-mesure, proposez quelque chose qui va durer longtemps, qui sera pérenne. Et allez chercher toute l’inspiration qu’il faut dans cette collaboration avec le client. Le matériel qu’il proposera sera en général très riche et suffisant pour créer le design.

CITATION1-650pixels

 En 2016, vous avez été nommée par Infopresse parmi une liste de 30 chefs de file de demain qui font bouger l’industrie. Selon vous, qu’est-ce qui vous a mérité une place élogieuse dans cette liste ?
C’est sans doute par une démarche à contre-courant, en paradoxe avec tout ce qui se fait aujourd’hui. On est énormément attiré par le numérique. Tout le monde nous dit que l’imprimé est mort ou en déclin. Et j’ai fait le pari de travailler uniquement avec ce médium-là et de valoriser cette spécialité qu’est l’imprimé. C’est peut-être un pari en 2017. Mais je crois encore beaucoup aux beaux objets. On imprime moins, mais peut-être mieux. Dernièrement, j’ai lu une étude qui démontrait que les ventes de livres imprimés étaient en hausse depuis 3 ans. C’est encourageant et une bonne nouvelle pour moi !