L’aventure d’un premier roman

20 juin 2017

L’idée vous a peut-être déjà effleuré l’esprit alors que vous terminiez la lecture d’un excellent roman (ou encore lorsque vous peiniez à terminer un livre mal écrit) : Et si je me lançais? Et si j’écrivais un roman? Des idées comme celles-là, on peut en avoir plusieurs par jour. Pourtant, certains osent et se lancent. Si certains rêvaient de ce projet depuis des années, d’autres s’y mettent par hasard. Nous nous sommes entretenus avec Sébastien La Rocque, Yoan Lavoie, Sévryna Lupien, Marie-Hélène Larochelle et Kevin Lambert, cinq nouveaux auteurs ayant publié au courant des derniers mois afin d’en apprendre plus sur la création et la publication d’un premier roman.

Un peu comme pour tout, chaque auteur est mené vers son premier roman pour des raisons différentes. Comme Sébastien La Rocque le raconte si bien, il a «probablement été conçu entre l’écriture de deux pages de roman».  En effet, son père, Gilbert La Rocque, était un écrivain et un éditeur. Ce dernier est décédé alors que Sébastien n’avait que 16 ans. Après des années à s’intéresser  à la musique et à l’étudier, il a bifurqué et s’est inscrit en études littéraires, «probablement pour retrouver [son] père». Idem pour Yoan Lavoie, qui a emprunté le chemin de l’écriture via ses études en littérature. Son premier roman constitue d’ailleurs une partie de son projet de maîtrise. «J’avais l’impression qu’il fallait que je pousse l’histoire plus loin.  Je ne pouvais pas en rester là!» Quant à Kevin Lambert,  il était intrigué dès son plus jeune âge par le processus qui précède la publication d’une oeuvre. S’il aime toujours avoir un projet en parallèle dans sa vie, il admet que l’écriture a un petit plus puisqu’elle lui permet de dire des choses «qui ne se disent pas autrement qu’en écrivant.» De son côté, Marie-Hélène Larochelle, professeure de littérature à l’Université York à Toronto, a profité d’une année sabbatique pour finalement plonger dans l’écriture de fiction. «Un privilège incroyable!», selon l’auteure. Pour Sévryna Lupien, une phrase lui trottait dans la tête : «Je ne suis pas de ceux qui ont un grand génie», et c’est ainsi, tout bêtement, que l’idée de son premier roman a pris forme. «Je me suis assise pour l’écrire, je n’ai pas arrêté. J’ai écrit pendant une semaine. Ça aurait été bête d’arrêter là et de ne pas essayer de lui donner une vraie vie de roman achevé.»

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Sévryna Lupien, Marie-Hélène Larochelle (Crédit : Helen Tansey) et Sébastien La Rocque (Crédit : Jérémi Linguenheld)

Marie-Hélène Larochelle a été poussée vers l’enseignement de la littérature grâce aux plumes de Louis-Ferdinand Céline, Réjean Ducharme, Nelly Arcan et de Jacques Chessex – pour ne nommer que ceux-ci. Cependant, ce qui la pousse à écrire «c’est autre chose. Je veux écrire ce que je ne trouve pas dans ma bibliothèque. J’écris pour me divertir, j’écris ce qui d’abord me plait.» Même son de cloche chez Kevin Lambert qui, à force de lire de la littérature québécoise, a «trouvé qu’il manquait certaines choses dans les romans qu’il lisait. «J’ai beaucoup détesté certains livres, auxquels j’ai voulu répondre dans la littérature

L’écriture d’un premier roman représente certainement une grande fierté pour un primoromancier. Il s’agit aussi d’un «immense banc d’essai» selon Sévryna Lupien, aussi formatrice en arts. «C’est comme un vernissage qui ne finit pas à 10 heures. […] C’est d’abord un stress, parce qu’on sait qu’on va être lu, mais aussi jugé sur ce qu’on écrit. C’est aussi une prise de conscience que là, contrairement à une exposition en arts visuels, les gens ne rentrent pas dans TON espace pour recevoir TON travail, ils t’apportent dans LEUR intimité.» Si elle avait le luxe de pouvoir tenter l’expérience sans que sa carrière n’en dépende, Marie-Hélène Larochelle considère tout de même que cette aventure «est une prise de risque. Il faut s’investir totalement pour le mener à terme et il n’y a aucune garantie que ce sera publiable.» Yoan Lavoie, qui a été élevé dans une famille d’ouvriers où les livres ne faisaient pas partie du quotidien, voit la publication de son roman comme un grand accomplissement. «Avec cette publication et mon passage à l’université, j’ai, à tout le moins, la confirmation que je suis à ma place. Je me suis trouvé dans les lettres!» De son côté, Sébastien La Rocque a travaillé sur son roman pendant une vingtaine d’années. L’auteur de 49 ans a développé les premières lignes d’Un parc pour les vivants à la maîtrise et y est revenu plusieurs années plus tard, après une incursion dans le monde des antiquités et de l’ébénisterie – métier qu’il occupe encore aujourd’hui. L’aboutissement de cette histoire représente donc une importante étape dans sa vie.

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Yoan Lavoie (Crédit : Louis-Martin Richard) et Kevin Lambert (Crédit: Valérie Lebrun)

Une fois bien attelé à la tâche, que représente le travail de rédaction? À quels obstacles sont confrontés les auteurs? Pour Kevin Lambert, le temps incarne l’ennemi principal. Même s’il avoue que c’est plus facile à dire qu’à faire, «le mieux, c’est d’avoir des moments dédiés à l’écriture.» Yoan Lavoie, pour sa part, a eu de la difficulté avec la réécriture. «Tu ne sais plus par où prendre ton texte, tu l’as trop lu… Ça devient aliénant!» Pour sa part, Sébastien La Rocque a été marqué par la solitude qu’implique la rédaction d’un roman. «T’es tellement tout seul dans ton affaire, il y a des découragements incroyables. Le matin, tu es un génie et le soir, tu te demandes comment tu vas pouvoir continuer et avancer.» Sévryna Lupien, qui a rédigé la grande majorité de son roman d’un trait en l’espace de quelques semaines croit que «le plus difficile est de trouver un lieu ou un éditeur qui voudra bien croire que le manuscrit peut être pertinent.» Marie-Hélène Larochelle ajoute que «choisir le bon éditeur ne va pas de soi. Et c’est un processus qui peut être très éprouvant.»

Peut-être caressez-vous l’idée de vous lancer dans cette folle aventure vous aussi? Sévryna Lupien conseille de ne pas réfléchir plus qu’il ne le faut et surtout d’oser plonger! Elle ajoute que «la créativité, peu importe le domaine, doit être quelque chose que l’on écoute, pas quelque chose que l’on questionne constamment jusqu’à l’avoir trop rationnaliser, lui faisant perdre une grande partie de sa magie!» Marie-Hélène Larochelle, bien qu’elle ne sente pas posséder l’autorité de donner des conseils, croit «qu’il faut trouver l’équilibre entre le plaisir et la contrainte. L’écriture doit naître d’une pulsion, d’un désir, mais elle doit être alimentée par la prise de risque. Il ne faut pas se complaire dans le confort de la facilitéYoan Lavoie croit qu’il faut se lancer et le faire, sans quoi les regrets s’installeront. Finalement, Sébastien La Rocque partage un conseil prodigué par son père alors qu’il était adolescent : «Si tu veux écrire, tu écris.» Aussi simple que ça! Après tout, ne devient-on pas écrivain en écrivant? 

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Découvrez l’oeuvre de ces cinq primoromanciers : 

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Tu aimeras ce que tu as tué – Kevin Lambert (Héliotrope)

En librairie depuis la fin du mois de mars, ce premier roman de Kevin Lambert épate avec sa prose colorée et émotive. L’auteur y dépeint la vie plutôt malheureuse et malchanceuse des enfants de Chicoutimi qui sont confrontés à la maladie, aux meurtres et à des accidents tragiques. Heureusement pour eux, la mort n’a pas dit son dernier mot.

 

 

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Un parc pour les vivants – Sébastien La Rocque (Cheval d’août)

Disponible depuis la fin avril, ce récit de Sébastien La Rocque traite de l’obsolescence programmée des objets, mais aussi des humains. Ainsi, on y fait la connaissance de Thomas, Marie et Michel, trois êtres plutôt mal en point, tous à la recherche d’un bonheur disparu de leur vie trop encombrée. Une lecture qui pousse à réfléchir sur le consumérisme à outrance qui guide nos vies modernes.

 

 

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Infirmes – Yoan Lavoie (Triptyque)

Le premier roman plutôt mordant de Yoan Lavoie, sur les tablettes depuis la fin février, met en scène la rencontre de deux «infirmes» – l’un en fauteuil roulant, l’autre atteint d’un TDAH – dans le cadre d’une relation d’aide scolaire. Si le malheur des autres est parfois difficile à regarder, on y découvre ici l’importance d’y accorder un peu d’attention.

 

 

 

 

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Daniil et Vanya – Marie-Hélène Larochelle (Québec Amérique)

Publié au mois de février, ce premier roman crève-coeur de Marie-Hélène Larochelle s’intéresse au traumatisant phénomène des enfants remis en adoption suite au rejet de leur nouvelle famille. Un couple aisé verra sa vie chamboulée suite à l’arrivée de deux jumeaux russes atypiques.

 

 

 

 

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Je ne suis pas de ceux qui ont un grand génie – Sévryna Lupien (Stanké)

Paru à la mi-février, ce roman étonnant propose une incursion dans le quotidien d’Auguste, un pensionnaire de l’orphelinat Sainte-Marie-des-Cieux. Son ami Gustave s’étant volatilisé, il partira à sa recherche et vivra une saprée aventure.

 

 

 

 

 

Qui est l’auteur qui a su vous charmer dès son premier roman?

Alex Beausoleil (47 billets)

Passionnée de culture, Alex croit, tout comme Dostoïevski, que c’est l’art qui sauvera le monde. C’est pourquoi elle prend plaisir à enchaîner les séries télévisées les unes après les autres, visionner les nouveautés cinématographiques, gaver ses oreilles de délicate musique, voyager avec la littérature et pitonner sur sa manette de Xbox pour se divertir. Elle est responsable de la production de contenu web et des médias sociaux d'ICI ARTV.

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