L’écrivain Michael Delisle en cinq temps

29 mars 2017

Et si un ours noir à la patte blessée était le chaînon manquant d’une famille de banlieue en manque d’amour? Si la névrose familiale d’une quête d’élévation sociale prenait naissance dans leurs racines galloises? Si la poésie ne pouvait pas s’enseigner, mais se vivre uniquement? Et si un artiste décidait précocement de mettre un terme à son œuvre, signerait-il son arrêt de mort? Ces questions, l’auteur Michael Delisle se les pose dans son nouveau recueil de nouvelles, Le palais de la fatigue.

Michael Delisle est né en 1959 à Longueuil. L’auteur est un pionnier de l’écriture de la banlieue et s’inspire constamment de ville Jacques-Cartier, bourgade où il a grandi, dans son oeuvre. Pour y décrire l’ennui, pour raconter les gens aux rêves déchus. Poète avant tout, il se définit davantage comme un sprinter de l’écriture qu’un marathonien. Il favorise les écrits en juxtaposition de tableaux, en jouant avec les genres, pour figer des moments dans le temps. En 1987, il reçoit le prix Émile-Nelligan pour son recueil de poésie Fontainebleau puis le prix Adrienne-Choquette en 2006 pour son recueil de nouvelles Le sort de fille. En 2014, c’est son roman Le feu de mon père, s’intéressant à la figure de son père absent, qui remporte les honneurs du Grand prix du livre de Montréal.

Entretien avec Michael Delisle autour de cinq thèmes qui singularisent son travail littéraire:

Un fils à maman? La figure maternelle, moteur de création

En quoi votre mère est-elle votre moteur de création?

«Ma matière première en écriture, ma glaise brute, elle est toujours autobiographique. Mais le travail que je fais avec ça en demeure un de fiction. Mon but n’est pas de raconter ma vie, mais de créer des objets littéraires. Parce qu’une de mes règles importantes sur le plan scénaristique c’est de «sonner vrai», c’est plus safe pour moi de jouer avec du matériel autobiographique parce que ça risque d’apporter une plus grande authenticité que si j’invente quelque chose de toutes pièces.

Dans mon histoire personnelle, mon père brillait par son absence alors que ma mère était «surprésente», bien que liée à un manque. Dans ma banque d’histoires, j’ai beaucoup plus de données qui concernent ma mère que mon père. Ma mère était là, elle. C’était peut-être un autre problème… Femme au foyer, elle en était très malheureuse puisqu’elle perdait son potentiel. Ma mère, elle aurait pu être une grande artiste visuelle. Mais elle ne provenait pas d’une culture qui valorisait ça. Son cas n’est pas exceptionnel non plus. Des mères cantonnées dans des bungalows qui auraient pu se réaliser au lieu de juste passer la balayeuse, il en existe beaucoup.»

Dans le livre, elle veut sortir du cercle de la honte, elle veut s’élever. Est-ce qu’elle réussit ou c’est une façade ?

«Dans la première nouvelle de mon livre, on pressent que la quête de la mère pour s’élever et sortir du cercle de la honte s’avérera difficile. Et s’élever socialement, c’est beaucoup dire. Elle ne deviendra pas comtesse! Il y a quelque chose de pathétique dans sa quête qui se résume à posséder une plus grosse maison en banlieue. Je voulais aussi montrer dans Le palais de la fatigue que les quêtes des personnages sont toutes liées à celles de leurs ancêtres. Cette femme-là tente de s’élever socialement en utilisant ses charmes et, bizarrement, c’est exactement ainsi que son ancêtre s’est comporté, tout comme ses enfants. Cette lignée se trouve prisonnière d’un folklore et d’une névrose transmise de générations en générations.»

Une source intarissable d’inspiration : l’enfance

Qu’est-ce que l’enfance évoque chez vous? 

«Tous les écrivains le savent, quand les idées se tarissent, on retourne puiser dans notre enfance et le tour est joué. Et je crois que c’est lié au fait que l’enfance se compose d’un réservoir de premières fois. Ce sont des impressions fortes qui sont restées, qui nous ont fondés, qui nous ont marqués. Ça consiste également en une période où on n’a pas toujours les mots pour dire ce qu’on ressent. Enfant, on perçoit beaucoup des situations par les sens, par les malaises, mais sans savoir comment les exprimer. Et quand on exerce le métier d’écrivain, c’est intéressant de revisiter des scènes où cette parole n’était pas possédée. C’est pour ces raisons que ça demeure si intéressant, le terrain de l’enfance.»

Boréal Michael Delisle
Boréal /Michael Delisle

Écrire la banlieue

Pourquoi écrire sur la banlieue? En quoi est-ce un univers répressif?

«Cette idée que la banlieue est plate et qu’il ne s’y passe rien, c’est peut-être ce qui a pris autant de temps à inspirer les romanciers. On vient d’une tradition en littérature québécoise où on écrit sur le terroir ou sur la ville. Rien d’autre. Les grands romans sur la banlieue dans les années 1950 et 1960, il n’y en a pas. Ce qui est intéressant de ville Jacques-Cartier, c’est qu’il s’y déroulait beaucoup de choses : normal, c’était une place de bums. Il n’y avait pas de notables, juste des bums et la pègre. Le maire de la ville organisait même des holdups pour installer des lampadaires! Mais ces histoires, quand tu es enfant, tu n’y as pas accès. Tu habites simplement dans un bungalow et tu t’ennuies. Les histoires reliées à mon enfance sont toujours empreintes d’ennui et ça demeure un défi pour l’écrivain de rendre le tout intéressant! Ville Jacques-Cartier, c’est ça : il ne se passe rien et rien ne va arriver. L’ennui, dans mon cas, autant j’ai trouvé ça difficile à vivre, autant ce fut formateur pour la culture de mon propre imaginaire.»

Rite de passage : apprendre la poésie

Le professeur de la nouvelle principale incarne-t-il un rite de passage pour le narrateur? Une transition entre l’enfance et la vie d’adulte, entre le rêve d’écrire et le métier d’écrivain?

«Dans l’histoire principale, le professeur de littérature mis en scène est un mentor et, on le devine, une figure parentale. Le père est absent dans la première nouvelle et il apparaît un peu sous cette forme-là par la suite. À ce moment les mécanismes inconscients du narrateur se mettront en place, lui qui provient d’une culture familiale où pour s’élever, il faut séduire. Évidemment, quand la séduction tombe, le rapport se termine. Le mentor est particulier, parce qu’il ne représente pas un guide qui apprendra au narrateur à écrire. L’éducation va s’effectuer par osmose et elle inculquera au jeune écrivain à quoi ressemble son existence lorsqu’on choisit la voie de la littérature. Comment vit un écrivain? Comment faire pour mettre la littérature au centre de son univers? Ce n’est pas dans les ateliers d’écriture qu’on apprend ces choses, c’est du côté de la vie.»

Réflexions sur le métier d’écrivain

Est-ce que vous avez peur de perdre votre inspiration, de ne plus être capable d’écrire ?

«J’ai pris conscience avec l’âge, parce que ça fera presque 40 ans que je publie, que mon œuvre, elle est «finie». Cette conscience que la finitude approche, c’est une question en écriture ou en art qu’on ne se pose pas souvent. Mon éditeur me l’a dit, c’est rare les écrivains qui abordent ce sujet parce que c’est très angoissant. C’est comme si on te disait «il te reste 10 ans à vivre». C’est court 10 ans! Les questions que je pose au photographe à la fin du livre, je me les pose aussi. Dire que c’est terminé, que mon œuvre «achève», est-ce que ça signifie que d’autres formes d’art émergeront à la place? Je ne sais pas.»

Êtes-vous l’écrivain que vous souhaitiez devenir quand vous étiez plus jeune ?

«Quand j’étais enfant, et je le dis un peu dans le livre, je croyais qu’un écrivain possédait deux caractéristiques seulement : il devait venir de France et il était mort. Comme André Gide, Zola ou Victor Hugo… Je ne savais pas, et c’est ce que le narrateur découvre, qu’un écrivain québécois (et vivant!), ça existait. Que c’était un métier possible et réalisable. Mais avant ça, un écrivain demeurait un vague fantasme. Ce que je suis devenu, j’en suis très content. Je me rends compte que j’ai la chance d’avoir une œuvre, mais aussi qu’elle soit bien reçue et suivie par un lectorat de qualité. Je suis content de mon travail, qui est un rapport d’artisan à son ouvrage. Je suis vraiment comme un sculpteur dans son atelier qui ne voit pas le temps passer. C’est ça, mon rapport à l’écriture.»

Le palais de la fatigue, Michael Delisle

Le livre Le palais de la fatigue est publié aux éditions Boréal.

Ariane Thibault-Vanasse (9 billets)

Amoureuse des livres depuis toujours, cinéphile aguerrie et (trop) grande téléphage, Ariane est définitivement tombée dans la marmite de la culture quand elle était petite. Entre un tête à tête en compagnie d’Annie Ernaux ou une balade à Central Park avec Woody Allen, elle choisirait… des cours d’arts martiaux donnés par Marc Arcand. Comme elle préférait regarder la télévision plutôt que jouer dehors (au grand dam de sa mère), c’est normal qu’elle se soit lancée dans l’écriture d’un mémoire sur Série noire au lieu de joindre une équipe de soccer. Elle est présentement recherchiste à l’émission Plus on est de fous, plus on lit! à la Première chaîne de Radio-Canada.

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