Au coeur de L’Euguélionne: portrait d’une librairie féministe

20 février 2017

Anaïs Barbeau-Lavalette, Annie Ernaux, Virginie Despentes, Judith Butler… De grandes auteures qui méritent une fervente attention. Et désormais, leurs œuvres ont une vitrine de choix en la librairie féministe L’Euguélionne qui a ouvert ses portes en décembre dernier à Montréal. Situé sur la rue Beaudry, au cœur du Village, ce nouvel établissement dans le paysage littéraire vise à mettre de l’avant la littérature des femmes et à la faire connaître à quiconque est un tant soit peu curieux…. Incursion dans cette librairie nouveau genre!

En face de la station de métro Beaudry, un commerce détonne de la grisaille avoisinante par sa façade d’un bleu turquoise invitant. Il s’agit de la librairie L’Euguélionne qui doit son nom au roman de science-fiction de Louky Bersianik paru en 1976 et considéré comme le premier roman féministe écrit au Québec. À l’intérieur, l’espace est invitant et ravi par ses bibliothèques bien garnies. Dans chaque racoin, la littérature féministe est en vedette. «En travaillant dans une librairie généraliste, je me suis rendu compte que les ouvrages écrits par des femmes, la littérature et les essais féministes étaient souvent relégués à des petites sections ou rapidement retournés aux distributeurs, explique Marie-Ève Blais, cofondatrice de L’Euguélionne. Ils avaient peu d’espace de visibilité. » La librairie est donc née de cette envie d’un espace où cette parole est mise de l’avant.

Librairie Euguélionne_librairie

Crédit photo: Thomas Christopherson

Librairie Euguélionne_Blais et Toffoli

Marie-Ève Blais et Camille Toffoli, cofondatrices. Crédit photo: Thomas Christopherson

La pertinence d’une telle institution spécialisée réside dans une différence de traitement à l’égard des écrivaines, et ce, surtout en regard aux thèmes de l’intimité. «Même quand une femme écrit de la fiction comme Catherine Mavrikakis, elle va se faire parler de sa vie et comment ça a influencé son œuvre tandis qu’avec un homme, on va aborder les procédés littéraires ou la forme qu’il emploie, se désole Marie-Ève. Nous, on avait envie de proposer des rencontres où d’une part, les femmes avaient la parole au sujet de l’écriture et des thèmes qu’elles abordent, et d’autre part d’essayer de parler de leur perception de la littérature et comment elles se perçoivent dans cet espace littéraire.» Et qu’est-ce qui détermine si un ouvrage est féministe ? «Je crois beaucoup que la prise de parole des femmes, la possibilité pour celles-ci d’écrire sont des actes qui peuvent être considérés comme féministe, ajoute Marie-Ève. C’est dans le processus de la prise de parole qu’il y a quelque chose qui peut se passer. Ce n’est pas tant notre rôle de déterminer si un livre est féministe ou pas, car toute l’équipe a des sensibilités différentes. Et le projet va plus loin que juste le féminisme. On a des ouvrages qui traitent de l’antiracisme et de l’anticolonialisme dans la littérature par exemple, et ça aussi c’est important. »

Une librairie révolutionnaire

Le concept consiste à penser le féminisme autrement, mais également le modèle de la librairie. Pour Marie-Ève Blais, comme L’Euguélionne s’affirme politiquement, son identité lui permet de jouer un rôle primordial dans les discussions entourant l’industrie du livre et l’état actuel des librairies indépendantes québécoises. «On veut proposer un modèle alternatif aux géants comme Renaud-Bray et remettre de l’avant l’importance de la spécialisation, l’importance du travail de libraire, l’importance de l’espace d’événement et l’importance d’une véritable indépendance», affirme-t-elle. Car si L’Euguélionne est avant tout un lieu propice à la bouquinerie, elle s’avère également un lieu d’échanges et de rencontres. «C’est pas particulièrement révolutionnaire ce qu’on fait, mais là où ça le devient, c’est qu’on peut parler de choses en se retrouvant entre féministes», conclut Camille Toffoli, étudiante à la maîtrise en littérature et membre du groupe fondateur de la librairie.

Librairie Euguélionne_Je suis féministe

Crédit photo: Thomas Christopherson

Librairie Euguélionne_Autobiographie_Angela Davis

Crédit photo: Thomas Christopherson

 

Une initiation à la littérature féministe en 5 titres

Les choix de Marie-Ève Blais et Camille Toffoli !

Sur la liberté – Angela Davis (Aden)
Marie-Ève : «C’est un recueil de courts textes. Le premier est vraiment intéressant et explique comment les femmes noires ont vécu toutes les luttes autour de la dénonciation des agressions sexuelles. On se rend compte que les accusations des femmes blanches finissaient souvent par prendre une orientation assez raciste. Angela Davis démystifie tout ça.»

La pensée féministe noire – Patricia Hill Collins (Remue-Ménage)
Camille : «C’est un texte fondateur du black feminism aux États-Unis qui vient d’être traduit en français chez Remue-Ménage. Il se révèle très important dans la pensée féministe et c’est plutôt étonnant qu’il n’ait pas été traduit plus tôt. Il s’agit de réflexions sur les rapports entre «races» et genres qui émergent depuis plusieurs décennies déjà aux États-Unis.»

King Kong Théorie – Virginie Despentes (Grasset)
Marie-Ève : «Est-ce que ce livre a besoin de présentation ? (Rires) Despentes pose un regard nouveau sur la victimisation et la question de la prise de pouvoir des femmes par rapport à leurs corps. Je trouve que ça sort des habituels discours sur le viol.»

Mines de rien – Isabelle Boisclair, Lucie Joubert, Lori St-Martin (Remue ménage)
Camille : «Ce sont des chroniques sur le sexisme ordinaire. C’est assez hybride comme forme, entre l’autobiographie et le billet. Les auteures font le pari de débusquer des formes de sexisme dans la vie quotidienne avec beaucoup d’humour. C’est chouette ! Et ça permet de penser le féminisme d’une autre manière que par la théorie. »

Mettre la hâche – Pattie O’Green (Remue-Ménage)
Marie-Ève : «On se trouve dans une forme à la croisée de l’essai et de la littérature. Patti O’Green pratique le métier de blogueuse et sur le web, elle joue beaucoup sur la typographie. Elle se consacre dans ce livre aux questions entourant l’inceste. C’est cathartique et très réparateur. Ça ressemble à un manifeste nouveau genre, notamment sur la solidarité. »

Êtes-vous intéressés par la littérature féministe ? Quels sont vos livres incontournables ?

Ariane Thibault-Vanasse (9 billets)

Amoureuse des livres depuis toujours, cinéphile aguerrie et (trop) grande téléphage, Ariane est définitivement tombée dans la marmite de la culture quand elle était petite. Entre un tête à tête en compagnie d’Annie Ernaux ou une balade à Central Park avec Woody Allen, elle choisirait… des cours d’arts martiaux donnés par Marc Arcand. Comme elle préférait regarder la télévision plutôt que jouer dehors (au grand dam de sa mère), c’est normal qu’elle se soit lancée dans l’écriture d’un mémoire sur Série noire au lieu de joindre une équipe de soccer. Elle est présentement recherchiste à l’émission Plus on est de fous, plus on lit! à la Première chaîne de Radio-Canada.

Vos commentaires

  1. Je vous recommande: Très chère mère aux Éditions Hurtubise paru en 2012.
    C’est un récit autobiographique. L’histoire relate la fuite d’une jeune femme de son pays après l’écrasement de la révolution hongroise de 1956. Elle raconte son voyage en train à travers l’Europe jusqu’en France dans un camp de réfugiés. Elle poursuit son exode et traverse l’est du Canada en train en plein mois de janvier 1957 jusqu’à Montréal. La plus grande partie du récit porte sur son adaptation au pays d’accueil et son apprentissage de la langue française. Toute l’histoire est teintée d’une grande solitude frisant le désespoir. Les grands thèmes de cette histoire, en réalité, sont la quête de la liberté et de l’indépendance, difficile à réaliser dans ces année-là pour une fille de dix-huit ans.
    Longue vie à votre librairie
    Éva Böröcz
    L’auteur de ce livre

    Commentaire de Éva Böröcz

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