Splendeurs et misères de la banlieue

La banlieue est un sujet qui polarise, du moins au sein de notre petite équipe. On pourrait les croire bien inoffensives, ces petites villes parfois cossues, parfois insipides qui bordent les grands centres urbains. Mais ne nous leurrons pas! Tout le monde, ou presque, a une opinion bien arrêtée sur la banlieue, ses vices et ses vertus. Pour les uns, elle est un paradis de calme et de charme, où il demeure possible de se porter acquéreur d’une maison qu’on n’aurait même pas osé regarder en ville. On les entend claironner fièrement que Saint-Hubert, Longueuil ou Brossard, c’est «exactement comme Montréal, sans les inconvénients.» Ce genre d’affirmation ne manque évidemment pas de faire sourciller les détracteurs de la banlieue, ceux pour qui elle rime plutôt avec ennui, conformité et heures gaspillées en voiture sur le pont, ceux qui ne troqueraient jamais les ruelles de Rosemont et ses petits commerces pour le clinquant Dix-30 ou le déprimant boulevard des Laurentides.

Dans Saufspremier roman de la jeune auteure Fannie Loiselle paru aux Éditions Marchand de feuilles, la banlieue, Brossard en l’occurrence, est presque un personnage à part entière. Marie-Ève, la principale protagoniste, y a passé toute son enfance et, fraîchement mariée, à l’aube de la trentaine, elle y fait l’acquisition d’une maison. Au moment d’aménager, elle est convaincue que l’avenir lui sourit, mais les mois passent et le bonheur escompté n’est pas au rendez-vous.

Comme en proie à une insidieuse paralysie, Marie-Ève et son jeune époux Mathieu ne parviennent pas à réellement s’installer dans leur nouveau foyer, qui demeure presque vide. La jeune femme est envahie par une angoisse indéfinissable, elle ne semble plus sûre de rien. La banlieue, celle des réminiscences de l’enfance comme celle du temps présent, se pare ainsi d’une inquiétante étrangeté. Elle devient un écosystème hostile dans lequel la jeune femme peine à s’épanouir ou même à surnager.  L’implacable uniformité des quartiers sagement rangés par ordre alphabétique semble accentuer la solitude qui se fait lourde, le vide existentiel qui se creuse de plus en plus.

Devant ses repères qui deviennent flous, Marie-Ève flirte avec un certain bovarysme. La réalité lui échappe et les cauchemars hantent ses nuits. Pendant ce temps, à Montréal, son frère Vincent traverse lui-aussi une période trouble, aussi non conformiste que son aînée tente de l’être, mais pas plus satisfait de son sort. À travers leurs deux vies aux antipodes l’une de l’autre, Fannie Loiselle aborde les angoisses et questionnements propres à la fin de la vingtaine, qu’on pourrait résumer par «Au fond, c’est ça, être un adulte?». Et même si on ressent pleinement l’engourdissement, l’angoisse parfois douloureuse des protagonistes, le ton demeure humoristique, doucement ironique. Fannie Loiselle, dont on avait grandement apprécié le recueil de nouvelles Les enfants moroses, continue avec ce roman de poser son regard singulier et lucide sur le monde et les êtres souvent tourmentés qui le peuplent.

Saufs, Fannie Loiselle. Marchand de feuilles, Montréal, 2016, 288 pages.

La banlieue, source d’inspiration

La lecture de Saufs  nous a donné envie de partir à la conquête des banlieues, pas littéralement, mais dans la création. À l’écran, à l’écrit ou en images, voici donc une sélection d’oeuvres qui mettent la banlieue au premier plan, une banlieue où la sérénité et le calme apparents cachent plus souvent qu’autrement l’insatisfaction , le vide existentiel, le désespoir et l’ennui.

Film : American Beauty de Sam Mendes

Alors que Saufs parlait de la crise de la trentaine, le lauréat du trophée pour le Meilleur film à la 72e cérémonie des Oscars (1999) brosse un portrait dramatique de la fameuse crise de la quarantaine.

Livre : The Virgin Suicides de Jeffrey Eugenides 

Que ce soit à la lecture du roman de Jeffrey Eugenides (1993) ou lors du visionnement du film de Sofia Coppola (1999), la tragique histoire des soeurs Lisbon a marqué l’imaginaire de plusieurs d’entre nous.

Théâtre : Les voisins de Claude Meunier et Louis Saïa
C’est toute l’absurdité d’une certaine vie de banlieue, avec sa consternante banalité et ses rapports sociaux forcés, qui est mise en relief dans ce classique du théâtre québécois, porté à l’écran en 1987 par la réalisatrice Micheline Guertin. Quand le drame frappe, les voisins perdent soudainement tous leurs repères… Avec tout ça, on n’aura jamais su qui a inventé la mayonnaise.

Série télé : Desperate Housewives

La très cossue Wisteria Lane est une rue emblématique des luxueuses banlieues américaines. Mais ne vous fiez pas aux apparences : derrière la façade se cache un univers sombre où meurtres, complots et trahisons sont presque devenus le lot des habitants, qui ont tous des secrets à enterrer et beaucoup à perdre…

Arcade Fire – The Suburbs

Le troisième album du groupe originaire de Montréal n’a au fond de banlieusard que le nom ; les pièces qui le composent n’ont rien d’ennuyeux ou de conformiste, bien au contraire. Mais la pièce-titre et sa lancinante nostalgie nous font entrevoir un monde qui semble à mille lieues de la branchitude du Mile-End.

Bande dessinée : La série des Archie Comics

Qui n’a jamais plongé dans l’univers amusant et coloré de la bande d’adolescents de Riverdale? Que l’on préfère les versions originales ou le plus récent reboot,  impossible de ne pas retomber en enfance pendant quelques minutes lorsqu’on met la main sur une des aventures du célèbre rouquin et de ses non moins illustres congénères.

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Photo : Suburbia de Bill Owens 

La banlieue n’est pas uniquement synonyme de vide et d’ennui. Elle rime parfois avec intimité, famille, amour et animation, comme dans cette superbe série du photojournaliste Bill Owens, réalisée en 1973.

image by bill owens

Arts visuels : Breakdown par Gwenael Bélanger

Cette impressionnante vidéo montre la destruction progressive et brutale d’une maison unifamiliale qui flotte dans le vide, sur fond de ciel nuageux. Je me souviens avoir été tellement fascinée par l’oeuvre lorsque je l’ai vue au Centre Clark il y a quelques années que je l’avais regardée plusieurs fois en boucle, comme hypnotisée.