Exercices d’admirations : les deux textes gagnants.

12 septembre 2014

claudiaKathleen Gaumont et Sébastien Roy sont les deux gagnants de notre concours Exercices d’admiration. Leurs textes, qui rendent hommage à un livre marquant, ont été choisis parmi de nombreux autres par le jury présidé par Claudia Larochelle, animatrice de Lire. Cette dernière lira les textes des gagnants lors des soirées festives et littéraires qui se dérouleront à l’ARTVSTUDIO le samedi 13 septembre dès 17h et le mardi 16 septembre à partir de 17h30, dans le cadre du FIL. 

Plusieurs invités viendront agrémenter ces soirées de leur présence. Samedi, les auteurs Chrystine Brouillet, Geneviève Pettersen, Françoise Faucher et Simon Boulerice seront sur place pour nous présenter chacun un coup de coeur littéraire.  Mardi, ce sera au tour de Véronique Marcotte, Geneviève St-Germain, Thomas Hellman et Jean-Michel Dufaux de faire l’apologie d’un ouvrage qui a changé leur vie.

Où?
À l’ARTVstudio (à deux pas du TNM!)
Au cœur de la Place des Arts – 1600, rue Saint-Urbain, Montréal
(entre la salle Wilfrid-Pelletier et la Maison symphonique)

En attendant de vous y voir, voici les très beaux textes qui ont retenu l’attention du jury.

 
ombre
L’Ombre du Vent 
de Carlos Ruiz Zafon, encensé par Kathleen Gaumont

Je referme le roman que j’ai entre les mains et je soupire. Je vis un deuil. Un deuxième en fait. L’auteur me laisse, une fois de plus, pantoise, bouche-bée, émerveillée. J’ai dévoré L’Ombre du vent pour la première fois en 2004 et pour le bien de ce concours, je m’y suis replongée avec un plaisir immense. J’ai lu des milliers de pages depuis et avant cette époque. J’ai été touchée, je me suis même identifiée à plusieurs histoires, mais jamais au cours de ces 10 dernières années et de celles qui ont précédé, je n’ai retrouvé le sentiment de plénitude et d’émerveillement que j’ai éprouvé à la lecture de L’Ombre du vent.

Vous savez ce genre de roman qui vous arrache un sourire en même temps qu’il vous tire une larme ? Ce roman qui n’est pas simplement qu’un amalgame de mots, de phrases et de pages reliées, mais plutôt une expérience inoubliable, marquante? Ce roman qui est tellement beau que vous avez envie de crier de sourire et de pleurer en même temps. Celui que vous ne voulez pas terminer et dont l’approche inéluctable du mot FIN vous fait peur puisque vous savez qu’à ce moment précis où vous refermerez le couvercle, votre vie de lecteur telle que vous la connaissiez ne sera jamais la même. C’est ce que j’ai vécu avec L’Ombre du vent.

L’Ombre du vent, c’est un roman pour les amoureux des livres, des mots et de leur magie. Au fil des pages, je retrouve Daniel dont la candeur me réchauffe le coeur. Je pénètre avec lui, encore une fois, à l’intérieur de ce lieu sacré qu’est le Cimetière des livres oubliés et j’ai l’impression d’y être. Je peux presque voir la poussière accumulée sur les romans au fil du temps et suivre ses empreintes de pas à travers les dédales de ce labyrinthe quasi-mythique. Je veux l’aider dans ses recherches pour retrouver le mystérieux auteur Juliàn Carax à qui il s’identifie à un point tel qu’ils en viennent presque à se confondent l’un et l’autre.

On aime ce roman pour son côté historique qui nous transporte dans le Barcelone des années d’après-guerre. On est touché par la naissance de cette amitié profonde entre lui et Fermìn Romero de Torres, un personnage au langage coloré et plein d’humour. On assiste aux premiers émois amoureux de Daniel avec Clara. On entend son coeur battre pour Béa. On déguste le roman parce qu’on sait que la fin est irrémédiable et on éprouve une peine incommensurable à la pensée de laisser s’en aller les personnages. Je suis touchée par Zafòn, par sa façon d’assembler les phrases et d’en faire un cocktail poétique où les mots glissent comme sur une vague qui nous emporte dans son sillage. Force m’est de constater, 10 ans plus tard, que cette oeuvre remarquable a laissé et laissera encore sur moi des traces indélébiles.

amokAmok de Stefan Zweig, encensé par Sébastien Roy

Je suis l’Amok

D’entrée de jeu, je me suis laissé avoir par l’illusion tranquille et rassurante d’un bateau de croisière. Les récits où l’auteur offre la chance de m’amarrer rapidement à son histoire se font rares. L’exiguïté de mes appartements sans hublots que je partage avec le narrateur donne tous les signes d’une lecture qui marquera. Je sais qu’on ne me laissera pas en paix après avoir bu la dernière ligne.

Le temps de quelques pages, je deviens l’Amok de Stefan Zweig. Je fais partie de la horde des chercheurs d’or, comme celui qui doute et se perd entre passion, machisme, soif de pouvoir et désespoir. Épuisé, affaibli, voire blessé par l’agencement des mots aussi puissants que la déraison exposée au fil du livre, je traverse un miroir chaque fois que je plonge dans cette écriture mélancolique et prémonitoire. C’est une fable universelle sur la course effrénée vers l’impossible « synchronicité » de l’amour. La vérité toute nue, même stéréotypée, me rentre au corps comme on force une porte aigrie par l’usure du temps.

Les derniers mots sont lus. La dernière page est tournée, et voilà ma main qui se pose rapidement sur la couverture, comme pour prendre doucement le pouls de la situation. Et si l’aventure se poursuivait sous l’eau? C’est sans contrainte que je décide, en esprit, de plonger à la mer avec le protagoniste de l’histoire, fatigué de courir derrière lui, repu par les émotions. Je suis las d’entendre les appels insensés de ma petite voix intérieure arguant que tout va bien. Le calme de la mer, je le comprends, est la seule solution pour l’amok. Me laisser couler dans les profondeurs abyssales de l’océan me donne tout le temps voulu pour accepter ce qui est et m’en délecter. Je descends lentement, comme au rythme d’un adagio d’Albinoni. Je ne suis pas seul. Dans mes bras sont toutes les femmes que j’ai aimées. Toutes les passions inassouvies. Elles sont toutes là, même les inatteignables, comme celle de la nouvelle de Zweig. Et je me demande combien de temps je peux retenir mon souffle avant que la mer entre en moi. Pourquoi une telle fin? Combien d’autres brisures avant l’amour parfait? Cette utopie existe-t-elle? Cette quête me tuera-t-elle aussi? C’est ainsi que je coule en relisant l’Amok. Je me gonfle d’eau et de sang en sachant bien que jamais je ne toucherai le fond de cette histoire. Au final, c’est l’histoire de Stefan Zweig qui touche mes sombres profondeurs.