Les scandales qui ont marqué la Croisette

13 mai 2014


Il n’y a pas que les cinéphiles qui s’intéressent au Festival de Cannes. L’événement, en plus d’être la Mecque du septième art, est un rendez-vous mondain des plus courus. Bien entendu, il ne saurait y avoir de mondanités sans quelques scandales bien croustillants!

Qu’ils aient été causés par le contenu des films ou par le comportement de certains festivaliers, plusieurs épisodes mémorables ont jalonné l’histoire du Festival. En voici quelques-uns.

1- 1954 : atteinte à la vertu!

C’est à une jeune starlette franco-égyptienne, Simone Silva, que l’on doit l’un des premiers scandales mémorables du Festival. Lors d’une séance de photos sur la plage en compagnie de Robert Mitchum, l’actrice de second plan a eu l’idée de retirer son soutien-gorge et de poser ses attributs dans les mains de l’acteur américain. Inutile de dire que les photographes s’en donnèrent à coeur joie!

simonesilva

Le scandale auquel on pouvait s’attendre s’ensuivit, et Silva, qui avait pourtant été nommée Miss Festival, fut priée de quitter la Côte d’Azur dès le lendemain. Les membres de la délégation américaine avaient été catégoriques : c’était elle ou eux. La vie de Silva prit par la suite un cours dramatique. Boudée par les studios aux États-Unis, où elle rêvait de faire carrière, elle part finalement en Angleterre et tient quelques rôles mineurs. Lorsqu’elle meurt d’un accident cérébral vasculaire en 1957, plusieurs croient à un suicide. D’autres attribuent son décès au régime draconien qu’elle s’imposait.

2- 1956 – Sus aux négationnistes!

À peine dix ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, alors qu’il n’y a pas si longtemps qu’on a compris l’ampleur des horreurs du régime nazi, Alain Resnais réalise son mythique documentaire d’archives Nuit et brouillard.

Dans un premier temps, le film fait partie de la sélection officielle, mais suite aux demandes de l’Allemagne, il est retiré. Il faut dire que le pays a alors encore beaucoup de difficulté à accepter la réalité des camps et de la déportation des Juifs. D’ailleurs, le film avait été censuré en France en raison des allusions à la Collaboration qu’il comportait ; c’est dire que le sujet est particulièrement sensible. Le retrait du film engendre de vives protestations en France et en Allemagne, où le négationnisme n’est déjà pas de bon ton.

3- 1960 – Un accueil froid pour La Dolce Vita 

Le film de Fellini est passé depuis longtemps au rang de film culte, mais il n’a pas été très bien reçu par le milieu du cinéma lors de sa première projection. Il faut dire que le réalisateur avait frappé un grand coup en rompant avec tous les codes. Plusieurs trouvèrent l’oeuvre à la fois incohérente et choquante, et le Vatican la dénonça vivement (la fameuse scène de la baignade n’était visiblement pas au goût de l’Église catholique). Le jury du Festival, toutefois, reconnut d’emblée la qualité de l’oeuvre et lui attribua la Palme d’Or.

4- 1961- Buñuel expose Franco

Alors que Resnais, avec Nuit et Brouillard, avait fait scandale en exposant les horreurs nazies, Luis Buñuel choisit, avec Viridiana, de s’attaquer au régime fasciste de Franco. Or, en 1961, celui-ci sévit encore et pas qu’un peu. Pour réaliser un film sur l’Espagne, Buñuel avait demandé une autorisation du gouvernement, qui la lui avait donnée. Quelle ne fut pas la surprise (et la colère) des autorités quand on apprit que le film récipiendaire de la Palme d’Or allait à l’encontre de toutes les valeurs du régime! Buñuel dut s’exiler sur le champ et l’Espagne «renia» le film. Notons que le film s’était également attiré les foudres du Vatican… il faut dire que Buñuel n’y allait pas de main morte quand il s’agissait de provoquer!

viridiana

5- 1968 –  Le festival est annulé

Un Festival de Cannes en plein Mai 68? Ça ne pouvait pas vraiment bien se terminer. Qu’à cela ne tienne, le 21e festival prend son envol le 10 mai comme prévu, au plus fort des manifestations étudiantes. Le scandale arrive alors par Jean-Luc Godard et François Truffaut. Les deux réalisateurs emblématiques de la Nouvelle Vague soufflent un vent de révolte sur le Festival, avec le soutien de plusieurs membres du jury: Orson Welles, Louis Malle, Monica Vitti et Roman Polanski. Le 18 mai, une grande manifestation est organisée ; pour empêcher une projection Truffaut et Godard s’accrochent littéralement à un rideau de scène. Les soixante-huitards s’indignent du faste et de la futilité du festival, quand la violence fait rage dans les rues. Le Festival est officiellement annulé le 19 mai.

cannes68

6- 1975 – Une bombe au Palais!

On pourrait s’étonner que Cannes, symbole suprême de la peopleocratie, n’ait pas connu plus souvent de menaces terroristes. Il faut dire qu’on ne lésine pas sur la sécurité. En 1975, toutefois, une bombe explose en plein Palais des Festivals. Heureusement, l’attentat, qui est revendiqué par le Comité de lutte populaire contre la perversion du peuple, ne fait aucun blessé. On déplore seulement quelques dommages matériels.

7- 1983 – On boude Adjani

Si les photographes sont parfois prêts à tout pour le moindre cliché d’une vedette du cinéma, ils sont aussi capables, collectivement, d’exercer une forme de pouvoir sur les stars. Isabelle Adjani en sait quelque chose. Pour la punir de son attitude de diva et de son manque de coopération lors de la promotion du film L’Été meurtrier de Jean Becker, les photographes du tapis rouge ont orchestré une vengeance contre l’actrice. Pour lui signifier leur mépris pendant qu’elle traversait le tapis rouge, presque tous lui ont tourné le dos, ont déposé leurs appareils au sol et croisé les bras.

Huit ans auparavant, Paul Newman, qui présentait La Chatte sur un toit brûlant, avait connu un sort similaire après qu’il eut refusé d’être photographié le matin de son arrivée.

8- 1987 – Pialat ne vous aime pas

Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat : encore un récipiendaire de la Palme d’Or qui ne fait pas l’unanimité… même si la récompense, elle, avait été accordée à l’unanimité. Le public (principalement composé de journalistes) a copieusement hué le réalisateur qui leur a lancé, poing levé: « Si vous ne m’aimez pas, je ne vous aime pas non plus ! » (vidéo). Le président du Jury, Yves Montand, avait par la suite défendu autant le film que la décision du Jury de le couronner.

9- 1991 – Madonna en petite tenue

Ce n’est pas le documentaire In Bed with Madonna qui est passé à la postérité, mais bien le choix vestimentaire audacieux de la star de la pop. Pour monter les marches, elle avait cru bon d’opter pour un déshabillé signé Jean-Paul Gaultier, composé d’une culotte montante et de la brassière conique (et iconique) qui n’a plus besoin de présentation. Inutile de dire que l’accoutrement a fait tourner toutes les têtes!
madonna cannes1991

10- 1992 – Van Damme s’emporte

Le Belge Jean-Claude Van Damme n’est pas à une frasque près. On ne compte plus les sites web qui recensent ses citations les plus épiques. Lors de la 45e édition du Festival de Cannes, c’est avec ses poings et non avec ses mots qu’il se fait remarquer. En plein tapis rouge, lui et l’acteur Dolph Lungdren en viennent aux mains après une violente altercation, causant tout un émoi. On a appris par la suite qu’il s’agissait d’un stunt médiatique, visant à faire parler de leur film Universal Soldier. Que ne ferait-on pas pour un peu d’attention?

11- 1994 – Tarantino le malpoli

Le film Pulp Fiction a reçu la Palme d’Or en 1994, mais ce n’était pas gagné d’avance. Déjà, à l’intérieur du Jury, le film ne faisait pas l’unanimité. Clint Eastwood, le président, désirait récompenser le jeune Tarantino, alors que la vice-présidente Catherine Deneuve militait plutôt en faveur de Nanni Moretti et son Journal intime. Eastwood a finalement obtenu gain de cause, mais l’annonce du lauréat fut accueilli par des louanges, mais également par des protestations véhémentes de la part d’une partie du public. Tarantino ne s’est pas laissé abattre ; toutefois, il a gratifié les mécontents d’un petit doigt d’honneur en montant sur scène pour accepter son prix. Le geste (vidéo), certes grossier, a eu l’avantage de rabattre quelques caquets et de provoquer des applaudissements.

12- 1995 – La Haine engendre la haine

Il n’y a pas que les photographes qui  savent bouder. Les policiers qui assurent la sécurité du Festival en sont eux aussi très capables! Lorsque l’équipe du film La Haine de Mathieu Kassovitz monte les marches, les policiers tournent le dos. Par ce geste, ils veulent dénoncer le film, perçu comme une critique virulente de leur profession. Kassovitz sèmera à nouveau la polémique deux ans plus tard avec Assassinsun film extrêmement difficile à regarder, car très violent.

13- 2011 – Lars Von Trier, roi de la provoc’

En répondant à une question lors de la conférence de presse pour son film Melancholia, Lars Von Trier a mentionné qu’il comprenait Hitler, s’embourbant dans un discours des plus gênants sur son rapport au dictateur et à l’Allemagne nazie. Kirsten Dunst, la star du film assise à ses côtés, semble particulièrement mal à l’aise et fusille même du regard les journalistes qui osent rire des blagues que fait le réalisateur. Dunst remportera la Palme d’interprétation féminine pour son rôle dans Melancholia.

Même s’il s’excuse par la suite, Lars Von Trier sera évincé du festival et considéré persona non grata. Il faut dire que deux ans seulement après Antichrist, dont les scènes de violence insupportable avaient ait scandale, les festivaliers étaient déjà échaudés.

14. 2013 – Le scandale n’est pas toujours où on l’attend.

Le film La Vie d’Adèle, récipiendaire de la Palme d’or en 2013, raconte de façon très réaliste (scènes de sexe incluses) une histoire d’amour passionnée entre deux jeunes femmes. À une autre époque, cela aurait suffi à faire scandale. Or, la thématique du film et son traitement ont été unanimement saluées… c’est plutôt ses conditions de production qui ont fait jaser.

Entre les techniciens qui ont reproché à Abdellatif Kechiche de les avoir poussés à bout et exploités et Léa Seydoux qui critique vertement ses méthodes, en passant par Julie Maroh, auteure du roman graphique Bleu sur lequel est basé le scénario qui s’est plainte d’avoir été mise de côté, la polémique entourant ce film a été bien intense! N’empêche, alors que la 66e édition du festival se déroulait sur fond de manifestations anti-mariage gay, le fait de remettre la Palme d’Or à ce film, par ailleurs magnifique, lançait un magnifique message de solidarité.

15. Un scandale pour 2014?

Dans le genre sulfureux, Welcome to New York le nouveau film d’Abel Ferrara, qui met en vedette Gérard Depardieu dans le rôle d’un DSK à peine déguisé, promet de semer la polémique. Il y a peu de chances que le film soit projeté à Cannes, même si c’était à l’origine la volonté des producteurs. Toutefois, il n’est pas impossible que ceux-ci profitent du momentum occasionné par le festival pour lancer leur film en grandes pompes. Et ça ne fait pas l’affaire de tout le monde! Le film ne sera pas lancé en salles, mais bien directement en vidéo sur demande, et ce le 17 mai… à suivre! [AJOUT 20 mai : cet article de Libération et celui-ci de l’Obs nous éclairent bien sur la réaction suscitée par le film]

Jeanne (26 billets)

Toujours tiraillée entre 30 projets et 1000 idées, Jeanne est passionnée de cinéma, de musique, de lecture, d'écriture, bref, d'arts en tous genres.

Vos commentaires

  1. Bon point, M. Gagné. On modifie ça tout de suite :)

    Commentaire de ARTV
  2. « Moins de dix ans après la fin de la Seconde guerre mondiale »

    Simplement vous faire remarquer qu’entre le festival de cannes en mai 1956 et la fin de la seconde guerre mondiale en septembre 1945 il s’est écoulé 10 ans et 7 mois.

    Commentaire de Eric Gagné

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