Un picasso en fruits et légumes

11 octobre 2013

Manger sans gaspiller. Voilà le thème qu’a choisi Radio-Canada pour souligner la Journée mondiale de l’alimentation qui se déroulera le mercredi 16 octobre prochain. Afin de souligner l’événement, le documentaire Global Gâchis, qui soulève des enjeux sur notre rapport à la nourriture, sera diffusé  sur les ondes d’Explora.

Une oeuvre d’art comestible entièrement faite de tomates sera créée par les chefs Normand Laprise et Charles-Antoine Crête, au coeur du Quartier des spectacles. Le but: montrer qu’il est possible d’utiliser toutes les parties du légume sans gaspiller. Leur projet nous a donné envie de découvrir cet espace où l’art et la nourriture se rencontrent, la façon dont les aliments peuvent servir la pratique artistique. Que ce soit dans le domaine des arts visuels ou dans celui de la performance, les aliments ont souvent servi de médium aux créateurs. Tour d’horizon d’une pratique méconnue.

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Daniel Spoerri, Sevilla-Serie nr.29 1992 

C’est grâce à des artistes comme Daniel Spoerri que la pratique a acquis ses lettres de noblesse. Père du mouvement Eat Art au début des années 1960, il est le premier à utiliser de vrais aliments dans sa démarche créative. Avec le Eat Art ou l’«art du manger», le repas devient une oeuvre d’art. Le principe des tableaux-pièges de Spoerri est simple: coller des assiettes sur des tableaux à la fin d’un repas. L’artiste Suisse établit ainsi une critique de la consommation en mettant en lumière le rapport de l’individu à la nourriture.

Plusieurs artistes emboîtent le pas. En 1992, l’artiste d’origine thaïlandaise Rirkrit Tiravanja crée Untitled (Free), une oeuvre-performance où il transforme la galerie d’art 303 de New York en cuisine. Il y sert gratuitement du riz et du curry aux visiteurs.

Quelques années plus tôt, la Canadienne Jana Sterbak surprend avec l’oeuvre Vanitas: Flesh Dress for an Albino anorectic (1987), initialement présentée à la Galerie René Blouin à Montréal. Elle habille de carpaccio de viande un mannequin de couturière. L’oeuvre est fortement critiquée par plusieurs acteurs de banques alimentaires qui la qualifient d’«insulte». De son côté, l’artiste Motoi Yamamoto s’inscrit dans le mouvement depuis le début des années 90. Il se démarque par ses installations faites de sel illustrant des réseaux organiques et des couloirs de labyrinthe.

 

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Motoi Yamamoto, Labyrinth. Salt, 5 x 14 m 

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Jana Sterbak, Vanitas: Flesh Dress for an Albino anorectic, 1987

Au Québec, en 2012, la commissaire Marianne Breton invite trois artistes aux approches différentes: Andrée Préfontaine, Annie Thibault et Hugo Gaudet-Dion. Elle organise l’exposition Du Coeur au ventre dans laquelle les trois artistes posent, chacun à sa façon, un regard sur le lien existant entre l’art et la nourriture.

La bouffe en performance 

Un cas célèbre de performance utilisant la nourriture est celui de l’Anglais Stuart Brisley. Dans 10 Days (1973-74), l’artiste donne ses denrées à un public invité et s’adonne au jeûne durant 10 jours. Au dixième jour, il se nourrit des restants du banquet en rampant, nu sur une table. Ici, l’artiste tente d’illustrer les limites du corps et du rituel.

Avec The Onion (1996), l’artiste de performance Marina Abramovic explore les limites de la tolérance physique en mangeant un oignon entier devant une caméra. Bouchée par bouchée, elle croque l’aliment, mâche lentement, pleure puis recommence à nouveau. Le résultat final fait écho à la résignation et à l’endurance de la performeuse. La vidéo fait partie de la série d’installations Video Portrait Gallery, (Abramovic 1975-2002).

Marina Abramovic, The Onion, 1996 

Pour sa part, le Français Michel Journiac explore d’autres avenues de l’utilisation de la nourriture en performance. Il s’inspire notamment du body art dans son oeuvre Messe pour un corps (1969). Il se travestit en prêtre célèbre et invite des spectateurs à partager du boudin fabriqué de son propre sang.

De nos jours, des disciplines comme la cuisine moléculaire repousse les limites encore plus loin. Ici, la ligne est mince entre l’artiste et le cuisinier. Plusieurs termes synonymes au Eat Art et au lien unissant art et nourriture apparaissent également. On parle de Food Art, de cuisine éclairée ou encore de cuisine conceptuelle.

Parce qu’une image vaut mille mots…

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The Nike Hamburger Shoe, Olle Hemmendorff (2008)

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Capture de la performance de Stuart Bristey, 10 Days (1973-74) 

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Natacha Lesueur, Sans Titre, 2002. Photographies