Karine Savard : designer d’affiches de cinéma

28 septembre 2012


J’aime les affiches de cinéma, les cultures et les époques que celles-ci nous racontent.

 

J’aime sa prémisse simple: exalter l’imaginaire, le ravir en un instant, un clin d’oeil. Populaire et sophistiqué, le défi d’une affiche est d’écrire en une image l’histoire d’une histoire. Défi de taille, cette contrainte débouche souvent sur univers de possibilités artistiques fascinantes, au sein d’un engrenage culturel tout aussi fascinant.


Eryk Lipinski Kleopatra

Saviez-vous que les légendaires designers d’affiches polonais de l’après-guerre (Wiktor Gorka, Eryk Lipinski, Marek Mosinski, Jan Lenica, Jerzy Flisak) travaillaient dans un contexte complètement affranchi de toute contrainte commerciale?

 

Que l’énergie psychotronique des films de genre japonais (chambara, kaiju eiga) a propulsé vers de nouveaux sommets l’art du photomontage au pays du soleil levant?

 

Que les affiches de films de série B réalisées par Reynold Brown (The Creature From Black Lagoon, Attack of the 50 foot woman) sont les pièces les plus prisées par les collectionneurs du monde entier?

 

Au fil de mes pérégrinations, poussé par mon amour pour les arts visuels et le design graphique, dans une autre vie pas si lointaine de celle-ci, j’ai eu l’occasion de faire la connaissance de Karine Savard, une artiste locale, qui venait tout juste de livrer sa première pièce promotionnelle pour le premier film d’un dénommé Jean-Marc Vallée.

Cinq ans plus tard, alors qu’elle venait tout juste de finir une variante «arty» de l’affiche du film Camion de Rafaël Ouellet, j’ai été ravi d’apprendre que Karine se consacre désormais à l’affiche de cinéma mais fort impressionné aussi de voir qu’elle a eu la chance de mettre en affiche quelques-uns des films les plus mémorables de la dernière décennie (C.R.A.Z.Y, Incendies, Monsieur Lazhar, Rebelle, Starbuck, Gerry), ni plus ni moins. J’ai profité d’un de ses rares moments de répit pour l’interviewer et vous faire découvrir son travail, son parcours, son univers artistique.

Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser aux arts visuels et à en faire un métier?

J’ai toujours été intéressée par le dessin. J’ai étudié le graphisme au Cégep Ahuntsic afin d’apprendre un métier en arts visuels qui allait me permettre de gagner ma vie. Ensuite, comme j’étais curieuse et que j’avais envie de créer, j’ai exploré différents médiums artistiques en art du design à Concordia: dessin, animation, musique électroacoustique. En plus de mon travail d’affichiste, j’exerce une pratique artistique en peinture que j’approfondirai en entreprenant une maîtrise en arts visuels à l’UQAM à l’automne.

Qu’est-ce qui t’a conduit à faire des affiches de films?

Un ami œuvrant dans le milieu de la distribution, Sébastien Létourneau, m’a invité un jour à proposer des maquettes pour l’affiche du film C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée. Le film a été un grand succès et l’affiche a beaucoup plu. Une belle première pour commencer ma carrière d’affichiste!

Ensuite, ça a pris quelques années avant de m’adapter au milieu, de comprendre les contraintes commerciales et de faire ma place dans ce domaine. Dans les premières années, j’ai eu quelques déceptions. Par exemple, j’aimais beaucoup une affiche que j’avais créée pour le film La Belle Bête de Karim Hussain. Un montage d’une cinquantaine de croquis, mes idées d’affiches. Je me souviens que la productrice et le réalisateur avaient adoré le visuel, mais qu’une autre affiche a été utilisée pour la commercialisation du film.

Sur quels projets de films as-tu travaillé? Lesquels ont été les plus marquants et pourquoi?

J’ai eu la chance de créer l’affiche de très bons films qui ont reçu une reconnaissance internationale : Incendies de Denis Villeneuve, Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, Rebelle de Kim Nguyen. Dans mes créations récentes qui sont à l’affiche ou la prendront prochainement, il y a l’affiche du film Inch’allah de Anaïs Barbeau-Lavalette, Camion de Rafaël Ouellet et Avant que mon cœur bascule de Sébastien Rose.

Je trouve très stimulante la diversité des projets qui me sont proposés : des films de fiction (StarbuckLance et compteGerry), des films d’auteur (Camion, Marécages, Tromper le silence, Dans les villes) des films documentaires (Over my dead body, Carnets d’un grand détour, Payback, Boxing girls of Kabul).

J’ai trouvé particulièrement intéressant de travailler sur l’affiche du film Incendies. J’avais vu la pièce de théâtre et le film m’a beaucoup plu. Ce projet démontre qu’il y a de la place pour des affiches avec une qualité artistique au Québec.

 

Quelle est ton affiche de film préférée et pourquoi?

Il y a beaucoup de très belles affiches, je pense particulièrement aux affiches des années 60-70, très graphiques avec des images haut contraste, et aux affiches polonaises, très expressives. J’affectionne l’affiche du film Rosemary’s Baby de Roman Polanski avec Mia Farrow. Il s’y dégage beaucoup d’émotion et un certain mystère. On peut y voir certaines similarités avec l’affiche que j’ai créée pour le film Incendies.

 

Qu’est-ce qui fait une bonne affiche de film selon toi?

Dans un film documentaire sur l’affiche polonaise présenté au FIFA l’hiver dernier, Behind the poster, on qualifie l’affiche comme étant la première critique d’un film. L’affiche est la première impression qu’on aura d’un film, c’est aussi l’image qui perdure ensuite, elle est donc très importante et doit séduire. L’image et la typographie utilisée doivent raconter l’histoire, définir l’ambiance, présenter les personnages. Les affiches que je préfère sont souvent très simples, épurées, avec une image empreinte d’émotion. Elle doit être originale et innover, mais avant tout rejoindre un public concerné.

 

Qu’est-ce que les affiches de films québécois disent sur notre culture?

J’entends souvent les gens me dire que le milieu du cinéma est plutôt conservateur en matière d’affiches. C’est certain que c’est un milieu où il y a beaucoup de contraintes, mais je travaille très fort à le doter de belles affiches… des affiches que les gens auront envie d’encadrer dans leur salon.

 

Qu’est-ce qui se passe entre le moment où un producteur t’approche et le moment où les affiches sont placardées sur les murs de la ville?

Je reçois une copie du film que je regarde deux fois. La première fois par plaisir, la deuxième fois je le scrute attentivement, sans la bande sonore, pour y trouver les images fortes, la matière première qui me servira à créer l’affiche. Je fais plusieurs croquis, j’essaie de trouver des sources d’inspirations en discutant avec le distributeur et le réalisateur. Je présente en moyenne une dizaine d’affiches par projet. Une maquette est choisie, je fais la retouche photo et je mets en forme le bloc crédits.

 

Qu’est-ce qui t’inspire et te ressource dans ton travail?

La peinture. Sa lenteur. Son silence. Sa vérité.

La typographie. Celle dans la ville, un peu partout, sur les enseignes, les graffitis, le panneaux.

La musique et les pochettes d’albums. Un vinyle des années 60 m’a inspiré le traitement typographique de l’affiche du film C.R.A.Z.Y.

Les voyages. Me perdre, découvrir, photographier. Je suis présentement en voyage à Lisbonne et Madrid.

Les livres. Un de mes livres préférés : L’hiver de force de Réjean Ducharme.

La BD Un intérêt récent qui m’inspire énormément. Mes dernières découvertes à la librairie Port de tête : C’était le bonheur de Blutch et Polina de Bastien Vives.

 

Quels sont les artistes visuels que tu admires le plus et pourquoi?

Il y a beaucoup d’artistes dont j’admire le travail. En voici quelques-uns.

Peter Doig. Peintre canadien dont j’apprécie le travail pour son univers pictural, ses paysages oniriques et la profondeur dans ses œuvres. Il dessine également de superbes affiches de films pour le StudioFilmClub, son projet de cinéma à Trinité-et-Tobago, où il réside présentement.

Lucian Freud. Peintre anglais dont j’admire les portraits. La vérité qui s’y trouve, la façon dont il évoque l’expression de ses modèles et la lourdeur de la matière. Je découvre présentement son univers dans le livre L’homme à l’écharpe bleue, écrit par le critique d’art Martin Gayford qui dévoile ses entretients avec le peintre

Marlène Dumas. Pour ses peintures à la recherche d’une compréhension de la condition humaine.

Lino. Designer et illustrateur québécois. Je trouve fabuleuse sa façon de mélanger dessins, textures et typographies faites à la main. J’aimerais aussi faire des affiches pour le théâtre dans un avenir rapproché.

Olafur Eliasson. J’ai découvert son travail lors d’un voyage à Berlin en faisant la visite d’un ancien bunker qui abrite désormais la collection privée Boros.

Sara Sze. Je suis tombée par hasard sur une exposition de son travail dans une galerie de Chelsea. J’ai adoré le côté ludique, l’accumulation et l’humour dans son travail.

Van Gogh. Il est un des artistes qui m’impressionnent le plus, probablement ma première source d’inspiration en peinture, pour la sincérité qui se trouve dans ses œuvres et son travail de la couleur.

 

L’affiche du plus récent film de Rafaël Ouellet, Camion, t’emballes beaucoup. Tu peux nous dire pourquoi?

Il y a beaucoup d’affiches créées en cinéma qui ne sont jamais imprimées ou même vues. La cinémathèque en a d’ailleurs fait une exposition il y a quelques années: Les refusées. Pour le film Camion, on a fait un tirage limité d’une affiche alternative, différente de celle diffusée dans les médias. J’ai imprimé moi-même en sérigraphie une édition de 75 affiches, numérotées et signées, à l’atelier CINQUNQUATRE avec l’aide de Alice Jarry. C’est un beau film qui m’a beaucoup inspiré, je pense que ça se voit dans l’affiche. La sérigraphie est un médium qui permet de rendre une affiche commerciale en un objet de collection.

J’aimerais beaucoup répéter l’expérience sur de futur projets. Il y a plusieurs studios qui créent de magnifiques affiches en édition limitées, entre autre le studio Mondo et le studio La Boca en Angleterre.

MISE À JOUR – Tirage de l’affiche limitée et sérigraphiée de CAMION, ce vendredi (5 octobre) à 17h15 au Cinéma Beaubien. Plus de détails ici.

 

 

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Vos commentaires

  1. Un beau talent sensible ! Une belle rencontre au Franz Mayer où le Québec était à l’honneur …

    Commentaire de Gino Carrier
  2. Les pochettes de disques des années 70 mon redu CRAZZZZZZZZZZZZZZY je suis devenu acrros à la musique,………………………….,………………….

    Commentaire de Jean pierre Caron

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